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20.07.2007

Le terrorisme, cause première des désordres du monde?

[Concernant le problème du terrorisme,] quelques remarques de bon sens s'imposent ici. Il est d'abord très salutaire de faire la comparaison entre le nombre annuel de victimes produit par le terrorisme depuis le 11 septembre 2001 et celui des accidents de la route survenus dans le monde chaque année, ou celui des typhons de natures diverses qui affectent l’Asie ou le continent américain, celui des victimes des épidémies, tel le sida, ou encore les victimes des famines ou de la malnutrition qui affectent encore de vastes régions du monde (voir note précédente). Cette comparaison montre bien que si le terrorisme est certes repoussant, le nombre de victimes qu'il produit annuellement est d'une ampleur tout à fait réduite par rapport aux autres causes de décès de victimes dans le monde. On peut aussi évoquer les très nombreuses guerres récentes, telles que celle du démembrement de la Yougoslavie, ou les guerres destinées à combattre le terrorisme, comme celles d'Afghanistan et d'Irak ou la guerre menée par Israël au Liban durant l'été 2006, sans parler du génocide du Rwanda en 1993-1994 (800 000 victimes) ou des massacres du Congo.

Le terrorisme est donc un phénomène aux conséquences réduites par rapport au nombre de victimes injustifiées dans le monde, dont la mort résulte le plus souvent de l'augmentation des risques de natures diverses (écologie et catastrophes naturelles, moyens de transports sophistiqués à grande vitesse, pandémies, injustices dans la distribution des revenus et des moyens d'accès à une alimentation suffisante, États défaillants à empêcher des massacres internes...).

Il est aussi intéressant de constater que le plus grand nombre d'opérations terroristes spectaculaires a lieu dans le monde musulman lui-même (Égypte, Indonésie, Pakistan, Maroc, Algérie, Arabie Saoudite, Turquie) du fait de groupes dits « jihadistes » ou « takfiristes » qui contestent l'ordre existant du monde, tout comme les anarchistes russes l'ont fait à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle, ou encore comme les groupuscules d'extrême gauche en Europe ou au Japon dans les années 1960-70 ou, plus près de nous, certaines guérillas d'Amérique latine, notamment les mouvements de type Sentier lumineux ou les FARC (Forces armées révolutionnaires de Colombie). Il s'agit du terrorisme exprimant un « malaise de civilisation » particulièrement aigu, accompagné de situations socio-économiques spécifiques, une crise d'institutions politiques et d'autorité légitime, le reliquat de rêves messianiques et millénaristes engendrés par les idéologies de source religieuse ou laïque. Ce terrorisme ne peut être combattu que par des moyens renforcés de police, en attendant des évolutions et réformes sociales qui suppriment progressivement les causes du phénomène.

Ce terrorisme de nature très spécifique est à distinguer d'une autre forme d'action violente très répandue dans l'histoire récente de l'humanité, qui conteste une occupation de territoires par une armée étrangère. Ce terrorisme était, jusqu'à récemment, qualifié de « résistance» à caractère légitime, quelle que soit de la nature la bannière idéologique, religieuse, ethnique, nationale, ou même transnationale lorsqu'elle se réclame d'une idéologie de type universel (communisme). C'est bien le cas de la résistance opposée en Palestine par Hamas et au Liban par le Hezbollah. Le seul traitement efficace et rapide de ce type de résistance légitime consiste à supprimer l'occupation étrangère, et à restaurer l'indépendance et la dignité des populations qui continuent de subir de longues années d'occupation.

Ce terrorisme / résistance n'est non plus à confondre avec le terrorisme qui veut lutter contre ce qui est perçu comme une domination insupportable d'un groupe hégémonique qui gère un territoire, comme dan cas de la résistance tamoule au Sri Lanka, du terrorisme corse, de celui de l'Armée républicaine irlandaise (IRA) ou du mouvement kurde PKK (parti des travailleurs du Kurdistan) de résistance en Turquie, ainsi que l'Armée secrète arménienne de libération de l'Arménie (ASALA), de l'ETA (Euskadi ta askatasuna) basque : ces mouvements visent aussi une indépendance ou une autonomisation poussée de la population concernée.

Le discours des décideurs occidentaux et la littérature onusienne sur le terrorisme, en englobant dans un même vocable des violences aux causes totalement différentes, ne facilitent guère l'analyse calme et froide du phénomène, et donc du traitement qu'il faut lui appliquer pour le réduire. Il pousse à l'amalgame permanent entre islam et terrorisme, en dépit des situations diverses et hétéroclites qui ne concernent pas toutes des musulmans ou qui peuvent viser à la subversion des sociétés musulmanes elles-mêmes.

C'est pourquoi, tant que la dissociation n'est pas faite entre les différentes situations engendrant le terrorisme, la confusion ne pourra qu'augmenter dans les deux imaginaires opposés que nous avons décrits. Continuer sur ce chemin mène droit à la guerre généralisée. Combattre le terrorisme de façon aussi abstraite et décontextualisée, en déployant des armées dans plusieurs pays et envahissant certains d'entre eux, accusés sans preuves d'abriter des terroristes pour ce qui est de l'Irak, est une recette pour la catastrophe future. Elle ne produit en tout cas que davantage de terrorisme. L’armée américaine aura perdu plus d'hommes en voulant punir les auteurs des attentats du 11 septembre qu'il y a eu de victimes lors de ces attentats eux-mêmes (note 9). De plus, les États-Unis ont dépensé environ 600 milliards de dollars US pour financer les guerres militaires qu'ils ont menées et qui n'ont en rien résolu le problème du terrorisme.

Georges CORM

« La fracture Orient/Occident », in Futuribles n° 332/Juillet-Août 2007, p. 125-127 

 Site personnel de Georges CORM

Notes :  

7. Rappelons que le terrorisme de toutes origines a fait 5 720 victimes depuis 2001, dont 2997 pour les attaques du 11 septembre 2001. Les accidents de la route, rien qu'en Europe, ont causé la mort de plus de 214 000 personnes entre 2001 et 2005. En 2002, selon un rapport des Nations unies cité dans un article de la très sérieuse revue médicale The Lancet (n° 9521, 6-12 mai 2006), le nombre de morts dues aux accidents de la route dans le monde s'est élevé à 1,2 million de personnes, cependant que le nombre de blessés a atteint le chiffre monstrueux de 50 millions. Le coût de ces accidents est estimé à 518 milliards de dollars US. Le tsunami de décembre 2005 a causé la mort ou la disparition de près de 300 000 personnes.

9. Rappelons, par ailleurs, que le nombre de victimes irakiennes de l'invasion américaine et des violences généralisées qu'elle a déclenchées est estimé à 600 000 à la fin de l'année 2006 - voir la revue médicale britannique The Lancet (11 octobre 2006) qui publie une étude basée sur les travaux de chercheurs américains, réalisés en Irak.

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