13.07.2007

Henri-Charles PUECH (1902-1986), par M. TARDIEU

Né à Montpellier, Henri-Charles Puech entre, après sa licence ès lettres, à l’École normale supérieure, où il passe la licence (1922), puis l’agrégation de philosophie (1924). Après son service militaire – il fut sous-lieutenant au 81e régiment d’infanterie –, il devient pensionnaire de la fondation Thiers jusqu’en 1929. Il fréquente les cercles surréalistes avec celui qui restera son compagnon de toujours, Raymond Queneau, d’un an son cadet. En 1927 paraissent ses Notes sur Hamelin, écrites sur le fond de sa rupture avec André Breton. Il occupera sa dissidence surréaliste en rédigeant un mémoire sur la dissidence gnostique dans l’école de Plotin, la seule thèse qu’il ait jamais écrite et qui sera déposée à la Ve section (sciences religieuses) de l’École pratique des hautes études. Quant à Raymond Queneau, lui aussi en rupture avec André Breton dans les mêmes années, il occupera sa dissidence surréaliste en écrivant Le Chiendent.
 
En 1929 Puech est élu directeur d’études à la Ve section de l’E.P.H.E., où il enseignera quarante-deux ans (jusqu’en juin 1972), avec une seule interruption : il fut mobilisé en 1939-1940 dans un régiment de zouaves, comme Queneau ! À la rentrée universitaire de novembre 1940, nos deux zouaves, venus du surréalisme et de la drôle de guerre, se retrouvent l’un en face de l’autre, Queneau écoutant Puech disserter sur les théologies trinitaires à Alexandrie, d’Origène à Arius.
 
C’est là, en effet, à l’E.P.H.E., que Raymond Queneau était devenu, depuis 1933 (date de la parution du Chiendent), l’élève assidu de Puech, à l’époque où ce dernier y étudiait les fondements métaphysiques de la théologie irénéenne du temps.
         
L’influence de Puech ne se mesure pas au poids de ses publications. Les articles qu’il a publiés sont les produits de quelques cours, ses livres des recueils d’articles, de conférences ou de résumés de cours. Il n’aimait guère écrire et s’empêtrait dans les béquilles et superfluidités du discours, qui devaient finir par le paralyser. Il ressentait péniblement cette difficulté d’écrire et se morfondait en voyant certains de ses cours repris dans les productions d’élèves peu scrupuleux. Puech était un enseignant, non un écrivain. Le dernier cours qu’il fit marqua pour lui la rupture définitive avec son très long passé de parole. « Il ne me reste plus, déclara-t-il alors, qu’à m’appliquer la brève exhortation du logion 42 de l’Évangile selon Thomas : Soyez passant. »
         
Ses années d’enseignement sont une sorte de commentaire perpétuel de son mémoire sur la dissidence gnostique dans l’école de Plotin. Il n’était pas le premier à s’occuper des gnostiques, mais il modifiait de fond en comble les perspectives reçues. Les théologiens qui les étudiaient, ou les étudient encore, les considèrent comme un phénomène interne à l’histoire de l’Église et de la patristique. Philosophe de formation, Puech mit les gnostiques à la charnière de l’histoire doctrinale de l’Occident. Ces chrétiens fascinés par l’hellénisme qu’étaient les gnostiques n’inspiraient que dégoût aux Hellènes qu’ils fréquentaient. Ce jeu des fascinations et répulsions plaisait beaucoup à Puech. Il en fit sa vie. Il en fit son œuvre. Jeu grave, où vont se nouer pour des siècles les points de jonction du christianisme et de l’hellénisme, mais jeu toujours, que Puech mena avec la malice rigolarde d’un paysan du Midi, dans la proximité de l’auteur du Chiendent, son compagnon d’échappée des cercles surréalistes. Syzygie, rétro et moderne, de la pensée et du verbe.
         
Trois grandes découvertes vont marquer de façon décisive les recherches et l’enseignement de Puech. En 1930, des paysans égyptiens trouvent dans les ruines d’une maison, à Medinet Madi (Fayoum), une caisse en bois contenant une grande quantité de papyrus manichéens écrits en dialecte lycolipolitain (aujourd’hui conservés à Dublin, Berlin et Vienne). En 1941, des ouvriers travaillant à l’aménagement d’une carrière de la falaise de Tura, au sud du Caire, mettent la main sur des papyrus grecs contenant des œuvres d’Origène et de Didyme d’Alexandrie (aujourd’hui au Musée égyptien et dans les collections privées). En décembre 1945, une jarre contenant treize codices gnostiques coptes est trouvée par hasard dans une grotte de la falaise du Gabal al-Tarif, dans la région de Nag Hammadi (aujourd’hui au Musée copte du Vieux-Caire). Par la connaissance de première main qu’il avait de la littérature ancienne – religieuse et philosophique –, par sa capacité à relier fragments et témoignages par son expérience de lecture critique des textes, Puech put immédiatement tirer profit de ces découvertes et en mesurer l’importance. Grâce à elles, il fut le pionnier et l’artisan du renouveau des études manichéennes, origéniennes et gnostiques.
         
Le 21 mai 1952, il fait sa leçon inaugurale au Collège de France, dans la chaire d’histoire des religions. Il est docteur honoris causa de l’université d’Utrecht en 1956 et élu à 1’Académie des inscriptions et belles-lettres, le 2 mars 1962. Sa carrière d’enseignant au Collège comme à l’École pratique prendra fin en juin 1972. Deux ans plus tard, ses élèves lui offriront un recueil de Mélanges d’histoire des religions (P.U.F., 1974). En 1978, les éditions Gallimard publieront deux volumes d’Enquête de la gnose, recueil d’articles et de résumés de cours sur les gnostiques, et l’Évangile selon Thomas. Un recueil semblable relatif au manichéisme paraît en 1979 chez Flammarion (Sur le manichéisme et autres essais).
         
Avec A. Guillaumont, G. Quispel, W. Till et Y. Abd al-Masih, Puech a participé à l’édition princeps de l’Évangile selon Thomas, parue simultanément en français, en anglais et en hollandais à Paris, Londres et Leyde (1959). Avec M. Malinine, G. Quispel, W. Till et autres, il collabore à l’édition princeps des écrits du Codex Jung (aujourd’hui Codex I) dont les volumes paraissent de 1956 à 1975. Son petit livre, Le Manichéisme, son fondateur, sa doctrine (Paris, 1949), qui reproduit le texte de deux conférences faites à Rome les 5 et 7 novembre 1946, a dominé toute la recherche sur le manichéisme jusqu’à nos jours. Les plus grands spécialistes des études patristiques contemporaines ont été les élèves de Puech. Il est au point de départ de l’engouement actuel pour Philon d’Alexandrie, Irénée, Clément d’Alexandrie et Origène. Le renouveau des études dionysiennes lui doit beaucoup aussi.

Les recherches d’aujourd’hui en histoire des idées ont été marquées, de façon décisive, par quelques grands articles de Puech, telle sa contribution sur « Numénius d’Apamée et les théologies orientales au second siècle », parue en 1934 dans les Mélanges Bidez. Il y montrait le rôle déterminant joué par le milieu religieux de la Syrie du IIe siècle dans l’élaboration et la constitution d’une métaphysique systématique articulée sur l’opposition entre un premier dieu, Père et Roi, inconnu et oisif, et un second dieu, Fils et démiurge. Les études actuelles sur le platonisme moyen et tardif doivent beaucoup à cette vision, tout à fait remarquable, d’un monde global dans lequel une doctrine philosophique prend ses racines à l’intérieur du syncrétisme religieux.
 
Dès 1933, dans ses cours de 1’E.P.H.E., Puech remarquait que le thème nourricier des conceptions sotériologiques des gnostiques était celui de l’illusion du temps. Il parvint, par ce biais, à montrer tout ce que la « théologie chrétienne de l’histoire » qui est à l’œuvre chez Irénée de Lyon devait au traitement gnostique du temps. Puech rassembla ses vues sur cette question dans deux communications de 1951 (« Temps, histoire et mythe dans le christianisme des premiers siècles ») et de 1952 (« La Gnose et le temps »). Ses « Fragments retrouvés de l’Apocalypse d’Allogène », publiés en 1936 dans les Mélanges Franz Cumont, mettaient en lumière le rôle joué par les apocryphes dans l’histoire du monachisme syrien de tendance audienne. Il observait alors, bien avant la découverte de Nag Hammadi le succès de l’Apokryphon de Jean dans la Syrie du IVe siècle.

Les études actuelles sur les textes et les doctrines que livrent les manuscrits coptes de Nag Hammadi ont leur point de départ dans la grande contribution de Puech aux Mélanges Crum, parus en 1950 (« Les Nouveaux Écrits gnostiques découverts en Haute-Égypte. Premier inventaire et essai d’identification »). La meilleure étude d’ensemble des évangiles en usage chez les gnostiques ou fabriqués par eux  reste, aujourd’hui encore, celle qu’il publia en allemand dans la troisième édition des Neutestamentliche Apocrkyphen d’Edgar Hennecke (1959).

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