03.07.2007
Karlfried Graf Dürckheim : Totalité et totalitarisme...
[…Ceux] qui depuis un siècle essaient de comprendre l'Orient le font en minimisant, en oubliant ou en éliminant la donnée proprement biblique de la pensée occidentale – c'est-à-dire, en fin de compte, sa source hébraïque. Même lorsqu'ils ne renient pas le christianisme, ils se fondent davantage sur une certaine tonalité hellénistique du discours chrétien que sur son fond irréductible, à savoir la culture et la pensée des rédacteurs juifs de la Bible. Il faut reconnaître, à leur décharge, que cet ancrage sémitique fut longtemps occulté, et qu'ainsi, aujourd'hui, la plupart des chrétiens ont une conscience assez vague, sinon faussée, de leur identité.
Karlfried Graf Dürckheim est un exemple frappant de cet « oubli de Jérusalem » dans le dialogue avec les philosophies orientales. Exemple d'autant plus pertinent qu'il est choisi dans une apparente excellence : il représente pour beaucoup, en Europe du moins, ce qui s'est fait de mieux parmi les tentatives de synthèse entre les spiritualités d'Orient et d'Occident. Au fil de ses quarante années d'enseignement, Dürckheim s'est toujours situé non sur le plan des doctrines, mais au niveau de l'expérience. Les éléments qu'il extrait de différentes cultures sont refondus dans une philosophie de vie très structurée, centrée sur la quête d'une véritable profondeur. Rien à voir, donc, avec le bric-à-brac pseudo-spirituel que l'on trouve ici et là, et qui voudrait donner un semblant d'unité à des discours en forme de patchworks culturels. Dix ans après sa mort, le « chemin initiatique » qu'a proposé Dürckheim se révèle d'une rare fécondité et nourrit toujours de nombreux groupes de recherche. Mais, au coeur même de cette louable entreprise de synthèse, s'ouvre une faille [son attachement de jeunesse jamais démenti à l’hitlérisme]. Dürckheim, dont les ascendants maternels étaient juifs, n'a pas plus que d'autres médité l'avertissement biblique : « Si je t'oublie, Jérusalem, que ma main droite se dessèche » (Ps 137, 5). Il n'a pas su éviter l'infirmité dont parle le psalmiste, métaphore d'une schizophrénie spirituelle. Sa vie comme son oeuvre s'en trouvent obscurcies par une ombre aussi grande que les lumières qu'il a su apporter sur les philosophies orientales. Décidément, le dialogue interculturel est un sentier bien escarpé...
Jean MOUTTAPA
Source: Dieu et la révolution du dialogue, Albin Michel, 1996
Pour approfondir : Victor FARIAS, Heidegger et le nazisme, Verdier, 1992
02:00 Publié dans 08. Vu... Lu... Entendu... | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note




Les commentaires sont fermés.