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16.03.2007
Mani, le Christ d'Orient
Article paru dans Le Monde des religions n° 21 (janvier/février 2007)
Né en Perse au 111e siècle, mort en martyr, Mani établit une religion universelle, l'Église de la Justice, qui prêche la lutte entre la Lumière et les Ténèbres. Persécutée, elle a disparu au XVe siècle.
Tôt ce matin de février 274, après un long voyage à travers le royaume de l'ancienne Perse des rois sassanides, les voyageurs s'approchaient de la ville de Gundishapur, l'orgueilleuse cité impériale, dont les portes étaient encore fermées. Un frisson leur parcourut l'échine, non pas dû à la rigueur du climat, mais au spectacle qui se dévoilait à leurs yeux. Celui d'un corps coupé en deux, cloué sur les battants de l'énorme porte. Car, même à une époque où les châtiments atroces étaient courants, pareille mise en scène horrifiait. Parmi ces voyageurs venus de tous les coins de l'Empire, beaucoup reconnaissaient à la jambe torse la dépouille de Mani ou Manès, le prédicateur infatigable qui avait parcouru le royaume pendant presque quarante ans pour annoncer « la bonne nouvelle » et prêcher l'évangile dualiste de la lutte entre la Lumière et les Ténèbres. Certains se souvenaient de lui comme d'un peintre sans égal, d'un poète au souffle épique, d'un musicien de talent ou d'un médecin remarquable. Trois jours après sa mort, sa dépouille démembrée, empaillée et nue, était encore là. Son martyre, pour Mani, attestait de la victoire du mal sur le bien, et son destin tragique prouvait le bien fondé de sa doctrine. Ses restes furent jetés aux chiens, de peur que sa sépulture ne devienne un lieu de pèlerinage.
Lorsqu'il naît soixante ans plus tôt, en 216, en Irak, de grands changements géopolitiques bouleversent l'ordre du monde. L'Empire romain décadent est assailli par ses ennemis. La Perse, son éternel rival, est alors dirigée par les Arsacides. Neuf ans plus tard, profitant de la désagrégation de la monarchie, Ardashir, originaire de Perside, prend le pouvoir et se lance dans de nouvelles conquêtes. Sous son impulsion, la Perse retrouve la place prépondérante qui était la sienne dans la région au temps de Cyrus et de Darius. Il fonde la dynastie des Sassanides, qui ne prendra fin qu'avec l'arrivée des Arabes en 636.
La légende veut que Mani appartienne par sa mère, Maryam, à une famille princière proche des Arsacides, et qu'il ait été abandonné à sa naissance par son père, Patteg, suite à une révélation. Une voix lui enjoignit par trois fois de changer de vie et de se retirer hors du monde. Patteg adhéra à la foi des Elkhasaïtes, un syncrétisme gnostique judéo-chrétien, et vint vivre parmi eux en basse Mésopotamie. Lorsque Mani eut quatre ans, Patteg l'arracha à sa mère et le prit avec lui afin de poursuivre son éducation au sein de la communauté elkhasaïte. Ce traumatisme exercera une influence durable sur l'enfant, suscitant chez lui colère, révolte et désir d'affranchissement.
En 228, Mani, alors âgé de douze ans, reçoit une première révélation de l'ange At-Taum, c'est-à-dire le « compagnon inséparable », le « jumeau » : « Sépare-toi de cette communauté car tu n'appartiens pas à ses adeptes... Toutefois, en raison de ton jeune âge, le temps n'est pas encore venu pour toi de te manifester. »
Dès lors, Mani prend la mesure de la mission qui lui est confiée, soutenu en cela par son double spirituel qui l'instruit, répond à ses questions, lui redonne force et confiance au milieu des épreuves, en particulier quand il lui faut affronter les docteurs de la secte lors de controverses. Son attitude sème trouble et discorde dans la communauté. On l'accuse de rejeter les rites de purification, les commandements du Sauveur, les interdits alimentaires et le travail agricole. Mani explique à ses coreligionnaires que Jésus, leur maître à tous, ne souffle mot de ces pratiques dans ses enseignements et que la seule pureté, « c'est celle qui est atteinte par le moyen de la Gnose ». Ses convictions hérétiques mettant en danger la communauté, les responsables elkhasaïtes excommunient le prophète récalcitrant.
L'ange At-Taum lui apparaît alors une seconde fois et le confirme dans sa vocation prophétique. Mani vient d'avoir vingt-quatre ans. Accompagné de son père et de deux disciples, il dirige ses pas vers l'Inde pour suivre l'itinéraire emprunté deux siècles plus tôt par l'apôtre Thomas, considéré comme le « jumeau » de Jésus. Au cours de ce premier voyage missionnaire, Mani tente d'implanter son message dans les communautés chrétiennes disséminées entre Caucase et Inde, et se familiarise avec la culture bouddhique et la riche pensée indienne. Deux ans plus tard, de retour en Iran, il reçoit l'autorisation du roi Shapur 1er, successeur d'Ardashir, d'enseigner librement sa doctrine dans l'Empire perse.
Protégé par le pouvoir royal, Mani parcourt inlassablement le royaume, à pied malgré son infirmité, prêchant la « bonne nouvelle » du Salut, implantant des communautés et édifiant des temples. Son projet est de fondre en une seule tradition spirituelle les enseignements du Bouddha, de Zoroastre et de Jésus. Cette religion nouvelle, sans équivalent, doit changer le monde par la non-violence et la non-lutte. Son message sera enseigné dans toutes les langues, proclamé dans chaque ville et se répandra plus loin que toutes les religions qui le précédèrent.
Afin d'assurer la conservation et la transmission de son enseignement, Mani en fixe lui-même par écrit le contenu et l'illustre par des calligraphies et des peintures, dont le souvenir est vivace, aujourd'hui encore, dans la mémoire des peuples orientaux. La religion manichéenne ayant pour vocation d'être « entendue dans toutes les langues », Mani réforme radicalement l'écriture perse, afin que tous puissent lire ses ouvrages. Son alphabet, plus riche en caractères que l'arabe, est aussi adopté par des non-manichéens pour transcrire et traduire les Écritures indiennes et bouddhiques.
En quelques années, le manichéisme connaît un essor foudroyant, mais il s'attire l'inimitié des mages mazdéens, qui avaient porté Ardashir et les Sassanides au pouvoir. Il leur faudra toutefois attendre la mort de Shapur pour mettre à exécution leur sinistre projet : établir le mazdéisme en religion d'État et éliminer par tous les moyens leurs opposants, manichéens, juifs, bouddhistes, brahmanes, nazaréens, chrétiens. Mani est arrêté et condamné à mort pour « crimes contre Dieu ». Jeté en prison et couvert de chaînes, son agonie sera lente. Ses derniers moments sont consacrés à son Église : il enjoint ses compagnons à poursuivre « la guerre sainte » des fils de la Lumière contre ceux des Ténèbres, qui ne finira que lorsque la dernière âme aura été sauvée de « l'abîme du monde ». Le martyre du Prophète (sa Passion ou sa Crucifixion, diront plus tard ses disciples), qui dura vingt-six jours, s'achève par cette sublime prière : « Ô Christ, ô Anges glorieux et lumineux /J'invoque vos noms / Libérez mon esprit de sa prison / Ôtez de moi ce manteau de douleur / Et conduisez-moi hors de ce monde ». Et, dit une homélie manichéenne, « les messagers de la Lumière s'approchèrent en une ronde pour conduire sa grande Âme dans les Hauteurs. La Parole protège la tête du Juste. Elle le conduit dans les sphères de la Lumière. L'envoyé de la Lumière est de retour chez lui. Ainsi s'élève la perle de Lumière. » Au jour de son Ascension, Mani « le Vivant » avait, dit-on, environ soixante ans.
16:30 Publié dans 02. Gnose manichéenne | Lien permanent | Envoyer cette note
Krishnamurti, le voyant qui marchait seul
Article paru dans Le Monde des religions n° 22 (mars/avril 2007)
La vie de Krishnamurti est un mythe religieux moderne, proche de celui du Bouddha. Pour en saisir le fil directeur, il nous faut revenir vingt ans avant la naissance de Krishnamurti, en 1875. Cette année là, Mme Blavatsky fonde la Société Théosophique (ST), à l’instigation des « Maîtres de Sagesse » qu’elle dit avoir rencontré au Tibet. Communiquant avec eux par voie parapsychique, elle a pour mission de révéler leur existence jusque là tenue secrète.
Deux ans avant sa mort, en 1889, Mme Blavatsky révéla à ses proches le véritable but de la création de la ST : préparer la venue prochaine de l’« Instructeur du Monde » (les bouddhistes le nomment Maitreya, les chrétiens Christ). Celui-ci aura pour tâche d’établir la paix sur la terre et la coopération entre les peuples. La mission qu’elle leur confie est de partir à la recherche de « l’Elu », de trouver l’enfant qui lui servira de « véhicule ».
Après plusieurs tentatives infructueuses, le choix des théosophes se porte sur un jeune indien, que ses parents, d’origine brahmane, ont nommé « Krishnamurti » (« qui a la forme de Krishna ») en hommage au dieu hindou. Sa mère, Sanjeevamma, meurt alors qu’il est âgé de dix ans. Pour subsister, son père, théosophe, se déplace avec sa famille au siège de la ST, où il occupera un poste de secrétaire. C’est là, sur la plage d’Adyar, que Leadbeater, un des responsables du mouvement théosophique, « découvre » Krishnamurti. Instantanément, le clairvoyant reconnaît en Krishnamurti une entité exceptionnelle. Ce que Leadbeater contemple au-delà de l’apparence chétive de l’enfant le bouleverse : « la plus magnifique aura qu’il m’ait été donnée de voir, sans la moindre trace d’égoïsme », affirmera-t-il plus tard.
Pour préparer le jeune Messie à sa mission, ses nouveaux tuteurs l’envoient avec son frère Nitya en Europe. Le 11 janvier 1911, à Bénarès, Mme Besant, Présidente de la ST, fonde l’Ordre de l’Etoile d’Orient et place le jeune homme à sa tête. Son objectif : faire connaître au monde l'enseignement de Maitreya par l’intermédiaire de Krishnamurti, son porte parole. Cette décision crée un schisme au sein de la ST : R. Steiner (1861-1925), responsable de la branche allemande, dénonce l’événement comme une mystification et s’en va créer son propre mouvement, l’Anthroposophie (1913).
Bien relayée par les réseaux théosophes, la popularité de Krishnamurti croît très rapidement. Du monde entier, les biens, les donations affluent. Les disciples se comptent par milliers. Krishnamurti, nouveau dieu vivant, est adulé à la manière des grands gurus indiens. Toutefois, sa notoriété a une contrepartie : la solitude. Son douloureux isolement est renforcé par les exercices occultes, l’ascèse sexuelle et les différentes « initiations » auxquels le soumettent ses instructeurs.
En 1922, un événement inattendu survient, à Ojaï, en Californie. Krishnamurti et son frère Nitya, atteint de tuberculose, sont venus se reposer dans la région. Le 17 août, au cours d’une méditation, Krishnamurti ressent une vive douleur dans la nuque, qui empire les jours suivants. Il est contraint de s’aliter, et sombre dans le coma tout en continuant à percevoir se qui se passe autour de lui. Sa conscience s’altère et s’élargit : il s’identifie aux éléments, au cosmos et à tous les êtres vivants. Une fois revenu à lui, Krishnamurti va s’asseoir sous le grand poivrier proche de la maison et une seconde expérience extraordinaire s’ensuit : il quitte son corps, rencontre les Maîtres, entre en contact vibratoire avec le Bouddha, et contemple les « Grands Etres ». « Plus rien ne [sera] comme avant, rapporte-t-il alors. […] J'ai vu la Lumière. J'ai touché la compassion qui guérit toute peine et toute souffrance […]. Je suis ivre de Dieu. »
Ainsi débute ce que Krishnamurti nommera le « processus ». Celui-ci persistera jusqu’à la fin de sa vie, se caractérisant par des états altérés de conscience, et des douleurs physiques aiguës et constantes, localisées principalement à la base de la moelle épinière et à la nuque. (Selon Krishnamurti, il ne s’agit pas de l’éveil de la Kundalini décrite dans les yogas).
Pareille « apocalypse intérieure » ne restera pas sans conséquences : Krishnamurti va progressivement remettre en question son statut de Messie et son appartenance à la ST.
L’année 1925 constitue un tournant décisif : Nitya tombe gravement malade, alors que Krishnamurti s’apprête à partir en Inde pour une tournée de conférences. Les théosophes clairvoyants affirment que Nitya va guérir. Krishnamurti les croit et part. Alors que son bateau est en mer Rouge, il apprend la mort de son frère. Krishnamurti est déchiré, bouleversé, révolté. Son calvaire, sa « descente aux enfers », va durer dix jours. Au terme de cette longue agonie, c’est un homme nouveau qui surgit, totalement transformé. Le divorce d’avec les théosophes devient inévitable.
Krishnamurti cesse de parler des Maîtres, en conteste l’existence, n’évoque plus que son « union avec le Bien-aimé ». « J’ai trouvé, écrit-il en 1927, ce que j’ai tant désiré […]. A présent […] je me sens ne faire qu’un avec mon Bien-aimé. […] Celui qui a atteint la libération est devenu l’Instructeur – comme moi. […] Personne ne peut vous donner la libération, il vous faut la trouver en vous, mais puisque je l’ai trouvée, je vous montrerai la voie… »
C’est à cet instant précis que Krishnamurti devient réellement Krishnamurti et que les prophéties faites au cours de sa jeunesse se révèlent exactes. Le 3 août 1929, lors du camp d’Ommen (Hollande), Krishnamurti renonce définitivement à son statut de Messie et dissous l’Ordre de l’Etoile. « L’Instructeur mondial » cède la place à un instructeur spirituel d’un nouveau type, universellement connu, dont le seul objectif est de « rendre les hommes absolument et inconditionnellement libres ».
L’essentiel de son propos tient en une phrase : « la Vérité est un pays sans chemin ». Lorsque sa biographe anglaise, M. Luytens, lui demandera en 1980 de résumer son enseignement, Krishnamurti ajoutera : « [Les croyances] sont les causes de nos difficultés, car, dans chaque relation, elles séparent l'homme de l'homme. […] La nature unique de l'individu [réside] […] dans une liberté totale à l'égard du contenu de la conscience. […] [Seule la] vision pénétrante [de tous les mouvements de la conscience], hors du temps, produit dans l’esprit un changement profond et radical. »
Pendant cinquante ans, Krishnamurti fera retentir dans le monde entier cet appel à une révolution de la conscience, ne fondant ni groupe, ni mouvement. Ses paroles incendiaires bouleverseront des millions d’hommes, de femmes et d’enfants, appartenant à toutes les races, religions et classes ; les plus grands esprits de notre temps, de David Bohm au Dalaï Lama, viendront à sa rencontre pour débattre des questions les plus diverses : l’amour, la mort, la nature, la pensée, l’observation, la méditation, l’éducation… ; il sera aussi critiqué, combattu, haï, trahi.
Krishnamurti meurt à Ojaï le 17 février 1986, d’un cancer du pancréas. Il s'éteint à quelques pas du grand poivrier au pied duquel, soixante quatre ans auparavant, « tout a commencé ». Lors de son incinération, ni cérémonie, ni prière, comme il l’avait exigé. Pas de stèle commémorative non plus pour éviter tout culte de la personnalité. Que nous laisse-t-il en héritage ? Un enseignement hors du commun, une soixante d’ouvrages traduits en plus de cinquante langues, des centaines d’heures d’enregistrement vidéo, sept écoles pour enfants, germe possible d'une humanité nouvelle. Ses dernières paroles, énigmatiques et paradoxales, résonnent comme un défi : « Vous ne retrouverez pas un corps comme celui-ci […] pendant de nombreux siècles. […] Lorsque viendra la mort, cela s’en ira. […] Ils prétendront tous […] qu’ils peuvent entrer en contact avec cela. Peut-être le pourront-ils […] s’ils vivent les enseignements. Mais personne ne l’a fait. Personne. Ainsi est-il. »
François FAVRE
15:55 Publié dans 05. Autres gnoses | Lien permanent | Envoyer cette note



