02.02.2007
Ma dette envers Jan van Rijckenborgh
Indiquons encore que nous devons la majeure partie de nos intuitions à deux auteurs (un théosophe et un philosophe) : Jan van Rijckenborgh (1896-1968) et Henry Corbin (1903-1978). Le premier, d’origine hollandaise, est le fondateur du Lectorium Rosicrucianum, mouvement spirituel d’inspiration gnostique et chrétienne qui s’intitulera jusqu’à la fin de la Seconde Guerre Mondiale : « Ordre des Manichéens ». Cette appellation attire notre attention sur l’existence d’une filiation spirituelle entre l’œuvre de Mani et celle de Van Rijckenborgh : à plusieurs reprises, le gnostique hollandais rappellera combien il s’était senti concerné, dès le début, de sa recherche par le message que la Fraternité des manichéens (comme celle des cathares) avait livré au monde, y retrouvant non seulement un écho profond à ses aspirations mais aussi une confirmation des découvertes auxquelles il était parvenu dans ses investigations occultes de la mémoire de la nature (akasha).
Comme Mani, Van Rijckenborgh ressentit très jeune l’appel de la Gnose, qu’il décrit comme « force, rayonnement et lumière », comme « une radiation du Royaume immuable [Surnature] reliée de la manière la plus simple au microcosme humain, à l’étincelle d’Esprit, dont l’intention fondamentale est de « ramener à la Maison ce qui était perdu ».
Sa quête de la Vérité l’amena à rompre rapidement avec son milieu religieux d’origine (le protestantisme) et à orienter ses recherches sur les mondes invisibles, en raison de ses facultés naturelles de clairvoyance.
Comme Mani, Van Rijckenborgh connut par l’intermédiaire de « l’Autre en lui », qu’il appelle son « Bien-Aimé », plusieurs révélations intérieures profondes, qui lui permirent de mettre à jour ce qu’il nommera ultérieurement « l’énorme mystification de l’au-delà » et de découvrir qu’il existe un règne originel, un règne dépassant de loin les domaines supérieurs du Nirvana eux-mêmes et se distinguant nettement de la nature de la mort et de ses deux sphères [l’ici-bas et l’au-delà]. » Suite à ces différentes expériences spirituelles, Van Rijckenborgh quitta le Rosicrucian Fellowship de Max Heindel auquel il avait adhéré pendant ses années de jeunesse pour créer son propre mouvement, comme l’avait fait Mani après sa rupture avec les Elkasaïtes. Il avait alors vingt-huit ans.
Toute sa vie Van Rijckenborgh basera son enseignement sur la notion claire et irréfutable de l’existence de deux Natures absolument séparées et inconciliables (dualisme cosmologique). Pour lui, le monde des soi-disant vivants (ici-bas) décrit par la science, et le royaume des morts (au-delà) dépeint par des « occultistes » comme Blavatsky, Steiner, Heindel ou des « mystiques » visionnaires comme Hildegarde de Bingen, sont une seule et même réalité à laquelle il donne les noms de « nature de la mort » et de « monde dialectique ». Ces deux appellations explicites font ressortir le caractère tragique, absurde, désespéré et inhumain d’un ordre de réalité profondément cruel et barbare, voué au culte de la mort (tant ici-bas que dans l’au-delà), constamment soumis au jeu des contraires et des oppositions : le bien se transforme en mal, et réciproquement, la joie se change en souffrance, la victoire en défaite.
Cependant, explique-t-il, il existe un autre monde, absolu et éternel, non duel, profondément différent, où l’homme en tant que créature spirituelle vit dans un état de béatitude parfait, non pas dans un état incorporel comme c’est le cas dans l’au-delà, mais en possession d’un « vêtement de feu », d’un « corps de lumière », sublime et glorieux : c’est la « nature de la vie », désignée dans les Évangiles comme le Royaume, dans la littérature bouddhique comme le Nirvana, et dans la philosophie manichéenne, comme la Terre de lumière.
Selon Van Rijckenborgh, il n’est possible d’accéder à cette Surnature que par un processus radical de transformation de la conscience, placé symboliquement sous le signe de la rose, de la croix et du caducée (serpent). La rose est ici le symbole de l’étincelle de lumière, l’étincelle divine des gnostiques, que Van Rijckenborgh désigne aussi de manière plus actuelle comme l’« atome-étincelle d’esprit » ou « atome christique » ; la croix est l’image du corps humain et le caducée, la représentation du double système nerveux (axe cérébro-spinal et grand sympathique).
Quand ce noyau divin devient actif, explique-t-il, quand cette étincelle de lumière s’enflamme dans le cœur, une force spirituelle nouvelle (l’élixir des alchimistes) est libérée ; celle-ci déclenche dans le système corporel (laboratoire) une véritable « réaction en chaîne », comparable au processus de la fission atomique : c’est le chemin de la transmutation à la transfiguration, dont l’exposé formait la trame des anciens traités hermétiques d’alchimie et des Évangiles.
Mais Van Rijckenborgh, à la différence de ses prédécesseurs, ne s’exprime pas en termes allusifs et métaphoriques : il parle ouvertement d’une expérience ésotérique vécue dans la conscience et dans le corps (l’initiation christique).
Il s’agit d’un processus intérieur en trois temps qui conduit l’homme en recherche du stade Jean (la préparation au chemin) au stade Jésus (la naissance de l’âme) pour parvenir au stade Christ : la liaison rétablie avec l’Esprit. C’est le chemin d’éveil des trois kundalini, décrit plus haut, qui réalise la libération de l’Âme-Esprit dès la vie présente et brise le cycle des réincarnations. Nous sommes donc redevables à Van Rijckenborgh et à ses disciples de nous avoir fourni la clef permettant de comprendre et de libérer le véritable sens de ces textes mystérieux et profondément « hermétiques » que nous ont légué les écrivains manichéens.
François Favre, Mani, Christ d'Orient..., p. 42/47
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