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16.08.2006

Sohravardi et la Théosophie orientale

Il y eut au XIIe siècle l’oeuvre audacieuse d’un jeune maître, Shihaboddin Yahya Sohrawardi (mort en 1191) dont le propos délibéré fut de «ressusciter» la philosophie des Sages de l’ancienne Perse. Sa doctrine est centrée sur la notion d’Ishraq; entendu au sens littéral, le mot désigne l’orient du soleil, l’illumination matinale. Entendu au sens métaphysique, il signifie l’illumination du monde suprasensible comme « orient » spirituel, et cette splendeur d’«orient », Sohrawardi l’identifie avec le Xvarnah, la Lumière de Gloire qui nimbe les héros de l’Avesta (la trace s’en retrouve jusque dans l’auréole nimbant les figures de l’iconographie byzantine et bouddhique). Fondamentale pour la conception mazdéenne du monde et de l’homme, cette Lumière de Gloire est d’autre part identifiée avec la «Lumière mohammadienne» (Nur mohammadi), dont la notion est essentielle pour la prophétologie et l’imamologie du chiisme. Sohrawardi interprète le dualisme mazdéen en termes d’être et de non-être, de positivité et de négativité. Il connaît parfaitement la cosmologie mazdéenne, répartissant le monde de l’être en menok, ou état subtil, et getik, ou état matériel, manifesté. Il connaît nommément les archanges zoroastriens, et c’est en termes d’angélologie zoroastrienne qu’il donne son interprétation des Idées platoniciennes. Il considère que les philosophes de l’Ishraq, les ishraqiyun, qui seront encore désignés plus tard comme les «platoniciens de Perse», continuent la lignée des khosrawaniyun, les Sages de l’ancienne Perse, dont le héros éponyme est Kay Khosraw, huitième et dernier souverain de la dynastie légendaire des Kayanides. Quelque trois siècles avant le grand philosophe byzantin Gémiste Pléthon, Sohrawardi conjoignit ainsi les noms de Platon et de Zoroastre. Pour encadrer le fait, on rappellera qu’en 529, lors de la fermeture de l’école d’Athènes par Justinien, les derniers néoplatoniciens avaient trouvé un refuge auprès du souverain sassanide. On insistera sur l’influence considérable que, depuis plus de sept siècles, notamment depuis la renaissance safavide (XVIe siècle), l’Ishraq de Sohrawardi a exercée sur la philosophie irano-islamique (il y a encore des ishraqiyun très productifs dans l’Iran actuel). On soulignera le fait qu’au XVIIe siècle tout un groupe de zoroastriens, l’école d’Azar Kayvan, établie à Shiraz, apporta la réponse zoroastrienne à Sohrawardi, en se ralliant à sa doctrine (de Shiraz, le groupe émigra en Inde, attiré par la généreuse réforme de Shah Akbar, dans laquelle l’Ishraq eut une grande part). On voit ainsi s’esquisser les grands traits d’une histoire philosophique et religieuse; c’est dans la conscience de ceux qui firent cette histoire que s’est tissée la continuité de la réalité iranienne.
 
 
Henry CORBIN, article Perse, Encyclopaedia Universalis