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15.08.2006

Les gnostiques, «fils du Serpent»

Les Ophites, les Naassènes, mais aussi les Pérates, étaient, comme leur nom l’indique, des «adorateurs du serpent». Le serpent (naas en hébreu, ophis en grec), déjà présent dans la mythologie des anciens cultes à mystères et des religions païennes, a été identifié par les auteurs gnostiques au Lucifer-Satan de la Genèse, dont ils inverseront la fonction: il est alors considéré comme un messager du Dieu de Lumière, ou même comme ce dernier lui-même, comme le Logos.

Dans le cadre des cosmogonies gnostiques, c’est Jehovah, c’est-à-dire le Démiurge, le faux Dieu, qui a emprisonné Adam et Eve dans un monde d’illusions, et c’est Lucifer (parfois Jésus, comme chez les Manichéens), qui vient les délivrer, en leur apportant la «science du Bien et du Mal», la gnose salvatrice, divinisatrice, et rédemptrice. «Nous vénérons le Serpent, disaient les Ophites, parce que Dieu l’a fait cause de la Gnose pour l’humanité. Iadalbaôth [le Démiurge] ne voulait point que les hommes aient souvenir de la Mère ni du Père d’en haut [la monade microcosmique double]. C’est le Serpent qui les persuada et qui apporta la Gnose; il apprit à l’homme et à la femme la complète connaissance des mystères d’en haut.»

«Personne, affirmeront encore les Pérates, ne peut être sauvé ni monter (au ciel) sans le Fils qui n’est autre que le Serpent. [...] Ainsi le Serpent attire hors de ce monde, à l’exclusion de toute autre, la race parfaite formée à l’image (du Père, le Dieu bon) et de même essence (que lui), qui avait été envoyée par lui ici-bas. En preuve de cette doctrine, les Pérates donnent l’anatomie du cerveau. Le cerveau lui-même, pour eux, est l’image du Père, parce qu’il est immobile; le cervelet est l’image du Fils, parce qu’il se meut et à la forme d’un dragon; il attire à lui, d’une façon ineffable et mystérieuse, à travers la glande pinéale, la substance spirituelle, créatrice de la vie, qui découle du crâne; comme le Fils, le cervelet reçoit cette substance, et d’une manière ineffable, fait part des formes à la Matière; c’est-à-dire que les germes et les espèces des êtres engendrés selon la chair le traversent pour s’écouler dans la moelle du dos. Les Pérates trouvent ingénieux d’introduire furtivement, par cette comparaison, leurs mystères secrets, transmis sans paroles**.»

Les Séthiens distinguent encore deux Serpents, un mauvais et un bon. Le mauvais, qualifié de vent de ténèbres, c’est le Démiurge; le bon Serpent, c’est le Sauveur, le Verbe parfait de la lumière d’en haut. Il n’a revêtu la forme maudite du serpent que pour défaire l’œuvre du Démiurge; celui-ci a emprisonné dans un corps, pour en faire le noûs de l’homme, les éléments du monde supérieur; le Sauveur vient pour délivrer de ses liens le noûs captif et le ramener au ciel.

Les Manichéens eux-mêmes, selon le témoignage d’Augustin, revendiquaient le titre de «fils du Serpent», voyant en lui la source de toute connaissance: «Et pourquoi dites-vous que le serpent est votre père? Oubliez-vous donc que c’est coutume parmi vous d’outrager Dieu, à cause du commandement qu’il fit à l’homme dans le Paradis, et de décerner des louanges au serpent pour lui avoir ouvert les yeux par ses conseils? C’est plutôt à vous, je crois, à reconnaître pour votre père ce serpent qui n’est autre que le diable, et que vous louez si fort. Lui, malgré les injures que vous venez de lui prodiguer, il vous reconnaît pour son fils***.»

Ces nouvelles données confirment une fois encore notre hypothèse selon laquelle la «physiologie de l’homme de lumière» (anatomie occulte) et l’alchimie spirituelle (relative à l’éveil de la Kundalini) expliquent, sur la base d’une «exégèse selon l’âme», les mythes et les cosmologies gnostiques.

 

François FAVRE (source: note n° 16 , Mani, Christ d'Orient, Bouddha d'Occident, p. 535).

 

*Les auteurs ismaéliens d’Asie centrale n’agiront pas autrement en identifiant nommément le cerveau avec la «mer de blancheur»; une expression coranique comme le «lotus de la limite» ne désigne pas autre chose que le chakra coronal qui coiffe le sommet du crâne.  

**Hyppolite de Rome, Philosophumena, livre V, Arché Milano, 1988, p. 181-182.

*** Saint Augustin, Contra Faustum, Livre I, chap. III.