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28.05.2006

Religion des Perses sur la Route de la soie

« Solstices helléniques au Kafiristan, mystères de Mithra en Écosse, temple manichéen au fin fond du Fujian, synagogue du fleuve Jaune... Les routes de la soie sont aussi celles des dieux perdus et retrouvés. Les voyageurs transportent leurs autels et leurs cultes, les croyances disparaissent ici pour réapparaître des siècles plus tard et des milliers de kilomètres plus loin.

Au IIe millénaire avant notre ère, les religions des peuples indo-aryens et indo-européens semblent encore très proches. Leur histoire, trop pleine de mystères, de balbutiements, d'hésitations, est aussi celle de la plus vieille religion du monde. On l'appelle mazdéisme, elle devient zoroastrisme. La religion de Zarathoustra/Zoroastre, profondément liée à la civilisation perse, est pratiquée par les grands peuples intermédiaires des routes de la soie.

À l'origine, donc, une très ancienne religion, un dieu unique et son prophète, Zoroastre. On s'accorde aujourd'hui à dater sa vie du ville siècle ay. J.-C., sans en être tout à fait certain. Les hésitations des historiens modernes ne sont rien au regard des contradictions de l'Antiquité gréco-romaine. Pour Pline et Diogène Laërce, Zoroastre aurait vécu six mille ans avant Platon ou cinq mille ans avant la guerre de Troie ; pour Diodore ou Justin, Zoroastre est un personnage historique, roi de Bactriane, vaincu par Ninos et Sémiramis, les monarques assyriens, constructeurs des jardins suspendus de Babylone. Pour Héraclide du Pont, disciple de Platon, Zoroastre est un survivant de l'Atlantide. Plusieurs siècles plus tard, Ammien Marcellin voit en lui un descendant des brahmanes. Dès les origines, tout ce qui touche Zoroastre croise les légendes universelles.

Contrairement au bouddhisme qui construit ses temples partout sur la route de l'Orient, le mazdéisme puis son avatar le zoroastrisme sont avant tout religions d'un peuple, d'une culture et d'un territoire, à peu près celui des Achéménides et de leurs successeurs. Les temples du feu prospèrent en Iran, mais aussi chez les Parthes et en Asie centrale. Ils glorifient un dieu unique, Ahura Mazda. Les autres divinités sont des éléments représentant telle ou telle de ses vertus. Les divinités s'abstraient en Ahura Mazda.

Les Parthes arsacides, lorsqu'ils prennent la succession des rois helléniques, entrent en conflit avec l'Occident. Malgré cette période de tension, les marchandises continuent à circuler, la soie arrive toujours à Rome. Mieux, les dieux voyagent avec elle. Et, si les religions vont avec les marchands, elles migrent aussi avec ceux que l'on déplace de force : les soldats, les prisonniers, les esclaves.

La religion de l'Empire perse reste attachée à son ère de civilisation, mais certains cultes dérivés se propagent au-delà. Au goût de la soie des Romains s'ajoute l'attrait pour les croyances exotiques. Les nostalgiques de la Rome républicaine s'inquiètent. Partout des marchands levantins, et leurs rites étranges. Tous ces cultes importent leur clergé, se pratiquent dans des langues obscures, et surtout s'imposent à Rome sans jamais s'intégrer. « L'Oronte se déverse dans le Tibre », s'indigne Juvénal.

Parmi toutes ces sectes orientales et ces cultes plus ou moins syncrétiques, il en est un qui est promis à un succès exceptionnel, bien qu'il puisse apparaître comme le culte de l'ennemi parthe. C'est celui de Mithra, une divinité messager entre le créateur et le mal. Mithra est parfois identifié au Soleil et à Hermès. On reconnaît dans cette religion des éléments iraniens, babyloniens, gréco-romains et judéo-chrétiens. Cependant le syncrétisme mithriaque est cohérent et efficace, son unité est renforcée par son appartenance aux religions à mystères, religions d'initiés.

D'une extrémité à l'autre du monde, Mithra est célébré de même manière. C'est un culte lié à la guerre; sa diffusion suit surtout le pas des légions. C'est une religion d'hommes (les femmes n'y seront jamais admises). Le culte du Sol invictus (le Soleil invaincu) est pratiqué de l'Écosse à la Mésopotamie. Partout, sur les bas-reliefs, Mithra sacrifie le taureau dont naissent toutes les espèces. Partout des « temples cavernes ». Partout on procède au baptême initiatique, aux banquets mithriaques, on célèbre la nativité de Mithra le 25 décembre. Tant de similitudes provoquent la colère des chrétiens. D'autant que les deux religions sont en concurrence : « Si le christianisme eût été arrêté dans sa croissance par quelque maladie mortelle, le monde eût été mithraïste », écrit Renan. Si Mithra est le dieu protecteur des souverains arsacides, ses autels reçoivent aussi le sacrifice de Dioclétien au « Bienfaiteur de l'Empire ». En revanche, en 312, la victoire de l'empereur chrétien Constantin Ier entraîne la condamnation du mithraïsme.

Pourtant, cinquante ans plus tard, un empereur météore, neveu du même Constantin, Julien dit l'Apostat, est acclamé par ses légions sous le nom d'Héliodromos, Messager du Soleil. Alors que le christianisme, d'abord autorisé par l'édit de Milan en 313, est devenu une des religions officielles, Julien rétablit les cultes anciens prohibés par les fils de Constantin. Mais, en 363, au cours d'une bataille contre les Perses sassanides, Julien est touché par un trait mortel que certains disent lancé par un chrétien. La légende attribue au jeune Empereur la célèbre phrase : « Tu as vaincu, Galiléen.» Le mot est peut-être apocryphe, mais l'idée est vraie : Mithra et le Soleil invaincu sont condamnés.

Lorsque, en 224 ap. J.-C., les Sassanides arrivent au pouvoir, le zoroastrisme devient la religion de l'État [Ardachir le fondateur de la dynastie était lui-même petit-fils du prêtre Sassan]; le pouvoir laïque se double d'un pouvoir clérical ; chaque province est gouvernée non seulement par un gouverneur civil mais aussi par un mobad, gouverneur religieux. Au sommet de l'État, un des principaux personnages est le grand prêtre. L'un d'eux, Karter, se rend tristement célèbre en organisant des persécutions religieuses. Dans une inscription, il se vante : « Et moi Karter, depuis le commencement, pour les dieux et les rois et pour ma propre âme, j'ai éprouvé grande peine et désagrément [...] les doctrines d'Ahriman et des démons furent chassés de l'Empire. Juifs, bouddhistes, brahmanes, nazaréens, chrétiens et yogis furent abattus. »

Une fois de plus, un édit de proscription révèle la diversité des cultes pratiqués, le cosmopolitisme d'une société. En somme, nous apprenons l'existence de communautés religieuses au moment où on les fait disparaître. Mais tout n'est pas si simple. Le zoroastrisme n'est pas une religion monolithique. Il connaît des crises avec des hérésies, comme le « communisme mazdakiste », à la fin du Ve siècle, et le zurvanisme. La religion même des princes sassanides est bien loin de la pureté originelle. A côté des divinités iraniennes siègent d'autres dieux : l'empereur Chapour II exige d'un chrétien qu'il reconnaisse non seulement « le Soleil, la Lune, le feu mais aussi le grand dieu Zeus, Nanai la grande déesse de toute la terre et les puissants dieux Bel et Nabo ».

Une seconde vague de persécutions dirigée plus spécialement contre les chrétiens se développe sous Chapour II. Elle prend un caractère politique marqué puisqu'elle assimile les chrétiens aux Romains. Au règne de Chapour II correspond celui de Constantin et de ses fils qui de leur côté font du christianisme une véritable religion d'État. En Perse, les persécutions antichrétiennes cesseront au Ve siècle quand se constituera une Église chrétienne d'Iran séparée de la papauté. La guerre persobyzantine, y compris celle, commerciale et douanière, de la soie, va se perpétuer pendant des siècles en dépit de périodes d'apaisement. Ces deux grands empires ne parviennent ni à la victoire ni à la concorde. Un des plus grands monarques sassanides, Chosroès Ier, mène la lutte à la fois contre les Byzantins et contre les Huns.

En 562, il signe une grande paix pour les cinquante années futures. Ce traité porte bien entendu sur le commerce de la soie, mais, par ce même accord, Chosroès négocie le retour des philosophes de l'école d'Athènes dans leur patrie. Victimes de l'intolérance de Justinien, ils avaient trouvé refuge en Perse. C'est sous le règne de Chosroès et certainement à sa demande que sont recueillis la pensée et les savoirs de l'Antiquité grecque. Les Arabes reprendront cet héritage un siècle après ce traité qui échangeait de la soie contre des philosophes. Après la conquête islamique, l'antique religion des Perses subsistera.

Plus incertaine est l'existence de « zoroastriens chinois ». La chronique des T'ang nous apprend qu'en 631 un mage, disciple de Zoroastre, se présente à la cour de Chine et y introduit le culte du génie du Feu, auquel l'empereur fait édifier un temple. A l'évidence, là où vont les marchands perses, kouchan ou sogdiens, apparaissent des autels du feu. Pour autant, rien ne prouve une volonté de convertir les populations locales. Les zoroastriens sont visés par l'édit de proscription des religions étrangères promulgué en 845. Apparemment cette communauté était peu développée. De plus, il semble que les Chinois confondent parfois le zoroastrisme avec une autre religion qui en est issue : le manichéisme.

Le manichéisme se prête plus que toute autre religion aux visions romanesques. Entre l'aura qui entoure la vie et le martyre de Mani, personnage historique, et les influences plus ou moins ésotériques que l'on prête à sa religion gnostique, il est bien difficile de revenir à des certitudes. Le flou qui entoure le manichéisme tient pour une large part au caractère syncrétique de ce dogme, capable de s'approprier tous les héritages. Le Mani historique se veut le «Messager du Dieu de la vérité », inspiré par le Paraclet, l'Esprit saint dont il est l'ultime prophète. Au message divin, révélé par Adam, Zoroastre, Bouddha, Jésus et d'autres, doit se substituer la conclusion, la gnose totale, la révélation de Mani, « sceau des Prophètes ».

Religion syncrétique, le manichéisme veut fonder l'Église universelle. « Mon espérance ira vers l'occident et elle ira aussi vers l'orient, et l'on entendra la voix de son message dans toutes les langues, et on l'annoncera dans toutes les villes. Mon Église est, sur ce point, supérieure aux Églises qui l'ont précédée car ces Églises étaient élues en des pays particuliers et en des villes particulières. » L'activité des manichéens va se déployer au moins onze siècles puisqu'en Chine le dernier édit de proscription date de 1370 et fournit encore une fois un repère commode. Il prévoit la strangulation pour les chefs qui professent la « religion du Vénérable de la lumière » et le bâton lourd pour les simples fidèles. C'est sans doute la dernière mention officielle du manichéisme.

Sa légende dure bien plus longtemps et nous ne mentionnons même pas les improbables théories qui font des bogomiles bulgares et de nos cathares de Montségur de lointains héritiers de Mani. Cette inlassable activité prosélyte commence avec Mani lui-même, qui, dès ses vingt-quatre ans (en 240, au moment ou est couronné le second Sassanide, Chapour Ier), reçoit du Paraclet l'ordre de se mettre en route. Il parcourt l'Empire. Dès qu'il a recruté quelques disciples, il les envoie en Margiane, Bactriane, Égypte, etc. Il est protégé par le tolérant Chapour Ier mais tout change quand Varhan Ier est couronné : le grand prêtre, Karter, véritable Torquemada du mazdéisme, obtient la condamnation de Mani dont la passion a lieu en présence de ses disciples. C'est une longue agonie de vingt-six jours pendant laquelle il est étouffé sous les chaînes. Le récit de ce martyre stimule encore les missionnaires.

Autour du personnage se créent des légendes de Mani voyageur. Dans le bassin de l'Indus, il aurait converti un souverain qui voit en lui un nouveau Bouddha; il serait allé au Tibet, en Chine. En fait, on suit relativement bien l'expansion du culte tant les traces laissées par les fidèles (ou par leurs adversaires) sont nombreuses. Elles sont d'abord écrites, car le manichéisme a suscité une multitude de textes, pour et contre. Sa plus célèbre réfutation est celle d'un renégat : saint Augustin. Ce père de l'Église chrétienne (354-430) a d'abord été tenté par la doctrine de la lumière avant de se convertir au christianisme à trente-deux ans. L'auteur des Confessions a mis d'autant plus d'énergie dans son combat contre les hérésies qu'il a été tenté.

Il est une autre source qui permet de suivre la vie du manichéisme-à l'ouest, ce sont les multiples lois pénales. La secte est doublement abominable : son dualisme simple est capable de séduire les foules, et puis, la religion de lumière est née en Perse, patrie des ennemis héréditaires de Rome. Les textes répressifs abondent. En 297, l'empereur Dioclétien ordonne au proconsul d'Afrique d'exécuter et de dépouiller les chefs de la secte. En 445, c'est à Rome même qu'on doit chasser les manichéens. Près d'un siècle plus tard, en 527, les empereurs Justin et Justinien condamnent les manichéens à mort. Cette fois, l'Occident en vient à bout.

Mais nous connaissons aussi le manichéisme par ses propres textes. Mani croit à la puissance de l'écrit: il confie à ses manuscrits le soin de conserver la doctrine vraie et assigne aux copistes une place de premier rang dans son Église. Peintre lui-même, il accorde également aux icônes une valeur exceptionnelle. Ses fidèles créent des écoles de peinture. Les fresques d'Asie centrale en sont issues comme les multiples miniatures. Ce courant appartient à un type d'art nouveau qui va fleurir de l'Iran à la Chine. Que ce soient les miniatures persanes, les peintures de Tourfan, les peintures de Samarcande ou de Pendjikent, qu'elles soient laïques ou religieuses, les images se déroulent comme un album des routes de la soie. Ce chemin est la voie royale d'expansion du manichéisme.

Sous les Sassanides, cette religion ne dépasse guère l'Amou-Daria et les Pamirs. Dans un premier temps, la conquête arabe n'entraîne pas une oppression de la secte. « Les premiers [...] qui pénétrèrent dans les pays du fleuve [l'Oxus] furent les manichéens. La raison en fut que lorsque Chosroès tua Mani et le crucifia, il défendit à tout le peuple de son royaume toute discussion sur la religion et fit massacrer les adeptes de Mani... Lorsque les manichéens se furent installés dans la région d'au-delà du fleuve, ils y demeurèrent jusqu'à la chute du royaume de Perse et l'affermissement de l'Empire arabe. Alors, ils revinrent dans notre pays, notamment pendant la dissolution de la Perse et aux jours des Beni Omayyades », dit Ibn an Nadim qui raconte aussi comment les manichéens furent protégés par le Kaghan turc d'au-delà de l'Amou-Daria.

Sous les Abbassides, la situation change radicalement, les manichéens sont persécutés parfois très durement. Au xe siècle, beaucoup se réfugient au Khorassan et le grand historien Birouni les signale à Samarcande et dans les villages de Sogdiane. Au bout de la route de la religion de lumière : la Chine. Le manichéisme emprunte la route caravanière du Turkestan oriental rétablie par l'empire du Milieu à la fin du vile siècle. Par là, les envoyés manichéens vont jusqu'au Fils du Ciel. On signale l'un d'eux en 694 à la cour, il est suivi par un astronome manichéen recommandé par le roi du Tokharestan. Puis ce sont des diplomates. L'empereur de Chine est si intrigué qu'il demande en 731 à un évêque de la religion de lumière d'écrire un compendium en chinois afin que l'on puisse juger la valeur de cette religion.

Le saint homme s'exécute, fort habilement, et dans un esprit très chinois. En effet, comme le bouddhisme avait su se mêler de taoïsme pour être reconnu en Chine, le manichéisme va s'imprégner de bouddhisme et de taoïsme. L'évêque présente Mani comme le cinquième Bouddha, le Momoni. Apparaissent aussi des allusions à Amitaba, le Bouddha de compassion de la dévotion populaire, si cher à la Terre pure. L'évêque explique le nom du prophète, « dont le nom signifie celui qui est l'envoyé de la lumière, aussi appelé roi de la loi de la sagesse parfaite, également nommé Bouddha de lumière, Mani [...] ». Le document, examiné par les bureaux des T'ang chargés des affaires religieuses, atteint son but : la religion est autorisée, même si le décret de liberté est sans ambiguïté. « Sous Hivan-tsong, la vingtième année Kai-yuan (732), un ordre impérial dit : la religion de Mani est principalement perverse, faussement elle prend le nom de bouddhisme. Mais comme c'est la religion des Maîtres des Hou d'Occident, si leurs disciples la pratiquent individuellement, ils ne seront pas jugés comme des coupables. » La suite de l'histoire du manichéisme en Chine est liée à un hasard politique.

Vers le milieu du VIIIe siècle, une des nombreuses tribus turques, celle des Ouïgours, fonde un royaume au bord de l'Orgon, en Mongolie du Nord. Bientôt un de leurs khans au service des Chinois délivre la ville de Lo-yang prise par des rebelles. Il y rencontre un religieux manichéen, peut-être un Sogdien, qui le convertit. Bientôt cette foi devient religion officielle de sa tribu et la doctrine de la lumière jouit d'un statut d'autant plus enviable que les Ouïgours sont puissants. Nous sommes loin du martyre de Mani et des persécutions de Karter.

À cette époque, les Ouïgours deviennent, pour les T'ang affaiblis, des alliés encombrants mais nécessaires : le Fils du Ciel est obligé de faire bonne figure aux manichéens et de laisser les temples se multiplier.

La roue tourne : en 840, les Ouïgours sont battus en Mongolie par d'autres Turcs, les Kirghizes. Immédiatement, l'empereur de Chine profite des circonstances et interdit le manichéisme en 843. Avec les Ouïgours, le manichéisme, religion officielle, a connu son apothéose. Il n'en subsiste désormais que des communautés isolées, en Asie centrale, dans le Sud de la Chine, ou des mouvements plus mystérieux qui transparaissent à travers les inévitables sociétés secrètes chinoises. »

 

Extrait de « La Route de la soie ou les empires du mirage », par Edith et François-Bernard Huyghe, Petite Bibliothèque Payot/Voyageurs, pp. 194-203.


27.05.2006

Bogomiles et Bogomilisme

« Le mouvement bogomile (du nom de son fondateur le prêtre Bogomil) a pris naissance au Xe siècle en Bulgarie. Il s’est propagé dans les pays balkaniques [Bosnie, Serbie] avant de s’étendre dans l’Empire byzantin. Ce système dualiste est fondé sur l’opposition entre la lumière et les ténèbres correspondant au Bien et au Mal. On retrouve ainsi les thèmes des anciennes gnoses telles qu’elles se présentaient chez Basilide et Valentin et telles que, de temps à autre, elles ont surgi sous des revêtements divers au cours de l’histoire. Ainsi les messaliens et les pauliciens, répandus dans l’Empire byzantin, ont contribué à former la pensée des bogomiles. La doctrine est toujours identique : opposition à l’Église officielle, refus des trois sacrements (baptême, eucharistie et mariage), du temple et des images, et en particulier de la vénération de la croix. Optant pour l’Évangile et refusant l’Ancien Testament, le dualisme, inhérent à toute gnose, est absolu ou mitigé. Toujours jugée mauvaise, la création est l’œuvre d’un Dieu obscur à laquelle ne saurait participer le Dieu bon. […] Mis à part les particularités qui s’expliquent par les systèmes politiques et économiques des pays où ils se propagent, les structures propres au mouvement bogomile restent assez indifférenciées. Leurs communautés évoquent les groupes chrétiens des premiers siècles que nous décrivent les Actes des Apôtres et les Épîtres de Paul. On y relève toujours une ferveur et un sens de la prière communautaire, une humilité qui s’affirme dans des confessions réciproques. Les « auditeurs » deviennent des « croyants » et ces derniers sont appelés « parfaits » quand ils ont donné les preuves de leur rigueur et de leur sagesse. Les différents groupes bogomiles, unis par des liens étroits, se soutiennent mutuellement. [La question reste posée de savoir si le mouvement bogomile balkanique a marqué de son empreinte les divers mouvements gnostiques de l’Europe médiévale (cathares, patarins…), unis dans le même souci d’un retour à la source primitive du christianisme et le rejet d’une Église possédante. Il est probablement plus juste de parler d’influence réciproque, chaque mouvement gardant son autonomie et son originalité propre. Malgré les persécutions et la haine, jamais la gnose n’a été entièrement détruite en Europe et il a souvent suffi d’une occasion pour la faire resurgir, provoquant un mouvement d’idées et un comportement identiques.] »

 

D'après M. M. Davy, article Bogomiles (EU, 1995)

26.05.2006

Dualisme gnostique

Le nom de gnosticisme a été donné par les historiens modernes à un ensemble d’hérésies chrétiennes qui apparurent dès la fin du Ier siècle. Ces hérésies, nombreuses et diverses, s’accordaient en ce qu’elles rejetaient, au moins en partie, l’Ancien Testament, et en ce qu’elles modifiaient la doctrine biblique de la création. Pour les gnostiques, le monde n’est pas créé ni gouverné directement par Dieu, mais par des puissances inférieures et aveugles qui ne connaissent pas Dieu. Le Yahvé de la Bible, le Créateur, fait partie de ces puissances. Le monde n’est pas de Dieu (directement), et l’âme, étincelle divine, n’est pas du monde. L’âme était asservie aux forces du monde ; elle a pu être libérée, prendre conscience de son origine et revenir à Dieu grâce à la gnôsis , la connaissance surnaturelle apportée par le Sauveur. Les gnostiques opposaient donc l’origine du monde à l’origine de l’âme. Cependant ils n’étaient pas complètement dualistes. Selon eux, le créateur du monde se rattachait d’une certaine manière au vrai Dieu, soit qu’il fût un de ses anges, soit qu’il en fût descendu par une généalogie d’émanations. Ce dualisme n’était donc pas absolu ni systématique. Il consistait surtout dans le sentiment d’une distance infinie entre Dieu et le monde, et dans l’idée que le Dieu de l’ancienne loi, qui agit directement sur le monde, n’est pas le vrai Dieu. Il y eut de grands maîtres gnostiques au IIe siècle : Basilide, Valentin, Marcion. Mais, condamné par l’Église de Rome vers le milieu de ce siècle, le gnosticisme devint ensuite de plus en plus syncrétiste. Les gnostiques tardifs, héritant d’un christianisme détaché de l’Ancien Testament, ne voient aucune difficulté à l’unir avec des traditions païennes (platonisme, mystères, religions orientales). En même temps, certains païens semblent adopter des idées analogues aux leurs. À partir du milieu du IIe siècle environ, des idées du genre gnostique se rencontrent, non plus seulement chez des chrétiens, mais dans des écrits qui semblent païens, par exemple les Hermetica. Ainsi, à partir d’une certaine époque, les idées gnostiques ne semblent plus liées nécessairement au christianisme. C’est ce qui a permis à certains savants de soutenir que le gnosticisme n’était pas essentiellement une hérésie chrétienne ; que dès l’origine, contrairement à ce qu’ont cru les Pères de l’Église, c’était un grand courant de pensée qui, tout en se mêlant au christianisme, existait en dehors de lui, indépendamment de lui, et peut-être même avait commencé avant lui. Ces savants en ont cherché l’origine principalement dans le mazdéisme, ou l’hellénisme, ou certains courants du judaïsme. Cependant, ces recherches n’ont abouti jusqu’ici à aucune certitude. Le problème de l’origine du gnosticisme est toujours ardemment discuté, et les hypothèses d’une origine non chrétienne manquent toujours de preuves décisives. Il est très possible que la crucifixion du Christ, c’est-à-dire l’échec du juste dans le monde, ait été le point de départ de ces spéculations. Le christianisme a pu être compris comme la révélation d’un Dieu auquel le monde peut s’opposer et dont par conséquent le monde ne dépend pas immédiatement. En outre, l’idée paulinienne et johannique qu’on ne peut être sauvé que par la grâce divine sépare profondément la nature d’une part et le salut de l’autre.

Fondé au IIIe siècle par le Perse Mani, le manichéisme est l’une des formes tardives et syncrétistes du gnosticisme. Mani voulut unir le christianisme (sous sa forme gnostique) au mazdéisme, au bouddhisme et à la philosophie grecque. En fait, la part du christianisme gnostique est de beaucoup la plus importante dans sa doctrine. Mais il a changé le dualisme proprement gnostique en l’assimilant au dualisme grec et en le rendant rigide et systématique sur le modèle du dualisme mazdéen. Le mal était pour lui la matière ; en outre, il le représentait symboliquement par des figures mythiques qui rappellent Ahriman et ses démons. Mani est l’un des rares dualistes qui l’aient été consciemment et volontairement. Distinguer nettement deux principes était pour lui la condition du salut. Chez lui, les deux principes sont vraiment indépendants et coéternels. Cela ne signifie pas qu’ils soient divins l’un et l’autre ; seul le bon est appelé Dieu. Le grand mythe manichéen décrit la séparation primitive des deux substances : la substance des âmes, qui est appelée Lumière, et la matière, qui est appelée Ténèbres ; puis le mélange violent qui s’en est fait, les Ténèbres ayant attaqué la Lumière et en ayant englouti une partie ; puis la façon dont le monde a été organisé pour que les particules de Lumière puissent se dégager des Ténèbres et remonter à leur source. Ce processus doit se poursuivre jusqu’à ce que toute la Lumière soit rendue à son origine et que les principes soient de nouveau séparés. L’emploi du mot « manichéisme » par certains écrivains français, depuis quelques dizaines d’années, pour signifier la condamnation sans nuances de certains hommes, pourrait faire croire que les manichéens divisaient tous les êtres du monde en êtres absolument bons et absolument mauvais. C’est plutôt le fait des mazdéens. Pour les manichéens, tout dans le monde était mélange. Selon une parole attribuée à Mani, « le bien et le mal habitent dans chaque homme » (Kephalaia , I, p. 220). Les manichéens n’étaient ni violents ni particulièrement intolérants. Le salut pour eux n’était pas de combattre certains êtres, mais de combattre en eux-mêmes la force de la matière et d’échapper à la condition du mélange.

Le paulicianisme, le bogomilisme, le catharisme venaient probablement, non du manichéisme, mais, comme le manichéisme lui-même, du gnosticisme, qui avait subsisté en Orient. Ils venaient aussi en partie d’une réflexion nouvelle sur les textes chrétiens. Le principe en est toujours la différenciation profonde de Dieu et du monde. Dans certains cas seulement, l’accentuation de cette différence a conduit au dualisme absolu des principes... »

 

Source: Simone PETREMENT, article Dualisme, Encyclopaedia Universalis, 1995

Evangile de Judas : traduction française

Traduction de l'anglais en français par Christian F. de l'évangile de Judas publié en avril 2006 (version bétâ non remaniée). Voir : Autres blogs/L'évangile de Judas

Catharisme et gnose juive

« Le mouvement mystique (ou plus exactement théosophique) qui apparut dans le judaïsme en plein XIIe siècle ne saurait être réduit à une simple réaction contre l’intellectualisme. On est en réalité en face d’une résurgence d’éléments dont le dynamisme réel n’avait pu se déployer, en des domaines et des milieux juifs que les historiens connaissent encore mal. À partir du XIIe siècle se manifestèrent au grand jour des courants que l’on pouvait observer déjà dès la période talmudique : expériences de mystique extatique et spéculations cosmologiques, mises au service de la théosophie. Le midi de la France, puis la Catalogne et l’Espagne furent le terrain de ces manifestations. On voit surgir des idées gnostiques ; on découvre dans la divinité de multiples aspects dynamiques dont l’interaction complexe est traduite par une exégèse symbolique qui s’approprie l’Écriture, la tradition, les actes concrets de la vie religieuse et le vocabulaire sinon les notions de la philosophie. On pousse jusqu’à ses plus extrêmes conséquences l’idée, ancienne, de la sympathie universelle. Il y a action du divin sur l’humain et réciproquement. C’est ainsi qu’aux malheurs de l’histoire d’Israël dont la cause est le péché correspondent des bouleversements dans la vie divine. L’obéissance du peuple élu commande l’harmonie universelle, dont la rédemption de l’humanité, de la nature et de la déité. D’où, l’importance souveraine de la Loi et de son application minutieuse à tous les détails de la vie. Le mal est redécouvert avec les moyens de le vaincre. La philosophie et son intellectualisme se trouvent dès lors dépassés par ces orientations. Et dans les perspectives d’une telle rédemption universelle, le drame de la coexistence d’Israël avec les nations prend tout son sens. Tel est, pour l’essentiel, l’apport de la kabbale (« tradition » : le nouvel ésotérisme se réclame d’une tradition aussi antique, sinon plus, que la Loi révélée) à l’idéologie juive. Diverses circonstances consolidèrent sa position. Des tendances ascétiques parallèles à celles de l’ésotérisme languedocien – dont les similitudes avec le catharisme ne doivent pas être perdues de vue – furent renforcées en pays allemand par le « hassidisme », mouvement piétiste alimenté par les mêmes sources que la kabbale et influencé de façon paradoxale par le christianisme qu’il abhorrait. Le statut des juifs dans une partie de l’Occident chrétien s’étant largement détérioré, l’attente messianique s’exaspéra et, bien plus que celle-ci, la conviction que le mal s’incarnait dans le monde des non-juifs, chrétiens et musulmans, devint particulièrement aiguë. Le sommet de cette crise fut l’expulsion des juifs d’Espagne, en 1492. Dès lors, le mysticisme s’intensifia ; il prit une allure gnostique accentuée dans l’expression qu’en donna Isaac Louria (mort à Safed en 1572). La tâche du juif appelé à recueillir les étincelles de lumière englouties dans les ténèbres du mal est désormais de « réparer » la brisure, précosmique dans la divinité, cosmique dans les contrastes de l’univers visible, historique dans l’exil d’Israël, individuelle dans l’âme du pécheur. Deux voies s’ouvrent pour cette réparation : la voie ordinaire, qui consiste dans l’observance stricte de la Loi (dont la codification, qui fait encore autorité de nos jours, est l’œuvre d’un collègue d’Isaac Louria) ; la voie extraordinaire, par laquelle le juste descend dans l’abîme du mal afin d’y abolir le péché en le commettant en apparence. Il s’agit là de la conséquence extrême : elle trouve sa réalisation dans le mouvement messianique de Sabbatai Zevi (1626-1676) ou « sabbataïsme ». L’échec de ce dernier est à l’origine d’une crise d’où émanent quelques-unes des forces idéologiques encore agissantes dans le judaïsme d’aujourd’hui. »

Source : Georges Vajda, article « La religion juive », § La mystique théosophique et la kabbale, EU, 1995)

 

« Après un très long silence dans la série des témoignages parvenus jusqu’à nous, une recrudescence des spéculations ésotériques apparaît au XIIe siècle, en Europe cette fois, dans plusieurs centres, dont chacun est le foyer d’un courant particulier. L’un des documents les plus importants pour l’évolution de la mystique, et celui dont le transfert en Europe semble être à l’origine du renouveau doctrinal, est le Sefer ha-bahir ; il est constitué d’un assemblage de matériaux provenant d’époques et de sources diverses, dont les premières couches semblent provenir d’Orient et dont la dernière, contemporaine de la rédaction définitive, contient des éléments empruntés à la philosophie néo-platonicienne juive du XIIe siècle (Abraham bar Hiyya, par exemple). Sous la forme d’une exégèse mystique allégorisante, attribuée à des autorités rabbiniques du IIe siècle (surtout Nehunya ben Haqana), le Sefer ha-bahir développe une conception gnostique de l’univers. Les sefirot du Sefer Yesira , transformées en éons du plérome divin, réapparaissent revêtues d’une nomenclature symbolique empruntée au vocabulaire des écrits gnostiques, à la littérature des Heykhalot ou à la Bible même. L’influence des concepts gnostiques se reflète dans la symbolique de l’arbre cosmique, lieu d’origine des âmes, dans celle de la Sagesse hypostasiée, et surtout dans l’introduction, à l’intérieur du monde divin, d’un élément féminin, la Présence (Shekina ). Cette dernière entité, d’un symbolisme particulièrement riche, est à la fois l’aboutissement, la « mer » ou le « réservoir » des influences qui s’épanchent à partir des attributs supérieurs, le principe préposé au gouvernement du monde extradivin, et la communauté d’Israël hypostasiée. Sous ce dernier aspect, elle opère la jonction entre les mondes divin et terrestre et ouvre l’accès, pour ceux qui font partie de ce corps mystique, à une participation effective à l’économie des énergies cosmiques. […] Vers les années 1200, le midi de la France, agité par des tensions religieuses intenses et surtout par le catharisme, devient le foyer d’un épanouissement culturel exceptionnel des communautés juives, avec plusieurs centres d’études renommés en Provence (Narbonne, Béziers, Montpellier, Lunel, Posquières) ; au XIIIe siècle, on en trouve en Catalogne (Gérone, Barcelone) et en Castille (Burgos). Bien qu’on ne puisse faire état d’une information biographique étendue, le nom et l’identité des membres les plus éminents en sont connus. Jacob Nazir de Lunel, Abraham ben Isaac (mort en 1179) et son gendre Abraham ben David de Posquières (mort en 1199), autorités religieuses de renom, ont laissé, parmi leurs écrits, des fragments d’enseignements théosophiques. Le fils d’Abraham ben David, Isaac l’Aveugle de Narbonne, que les sources contemporaines présentent comme le type pur du mystique contemplatif, est le premier lettré juif dont l’activité se limite à la kabbale. L’école de Provence annonce un renouveau doctrinal important. Ce sont surtout les écrits d’Isaac l’Aveugle (commentaire sur le Sefer Yesira), mais aussi les allusions contenues dans les œuvres de Jacob Nazir et d’Abraham ben David qui montrent que les spéculations, centrées sur le monde séfirotique, s’efforçaient de formuler la distinction entre l’aspect manifesté de la divinité – le Démiurge, en hébreu Yoser bereshit – et son aspect non manifesté – la Cause des causes –, inconnaissable à l’homme, même au sommet de la contemplation mystique. Ces écrits annoncent aussi une nouvelle technique de contemplation reliant les mots de la liturgie à la méditation sur les sefirot ; cette technique jouera un rôle central dans les branches tardives de la kabbale. »

Source : article « Kabbale », EU, 1995.

Cathares et catharisme

Article de synthèse de Christine Thouzellier (E.U, 1995). Certaines affirmations de l'auteur doivent être nuancées. Son point de vue sur l'endoura, que l'on retrouve généralement dans les milieux de la recherche universitaire et des opposants aux cathares, trahit une méconnaissance de la nature spirituelle de ce processus de « mort au monde », classique chez les gnostiques (le détachement intérieur ne peut en aucun cas être confondu avec la pratique de la mortification chère aux religieux et aux mystiques. L'évangile de Thomas et la tradition manichéenne parle à ce propos de « jeûner au monde »). Voir à ce sujet l'enseignement de Jan van Rijckenborgh dans La Gnose universelle (Rozekruis-Pers, 1984), chapitre XVI).

L'essence du phénomène gnostique

Ce résumé du chiisme en tant que gnose synthétise l'essence du phénomène gnostique. Cette définition peut s'appliquer à de nombreuse formes de gnoses, en particulier juive, chrétienne, et islamique (ce que Corbin nommait la « famille abrahamique»).

 

Le phénomène chiite est en son essence un phénomène religieux, tel qu’il ne pouvait éclore qu’au sein d’une « communauté du Livre » (ahl al-Kitab), c’est-à-dire rassemblée autour du « phénomène du Livre saint » révélé par un prophète. Il procède du fait que la première et la plus urgente question devant laquelle le « Livre saint révélé » mette la communauté du Livre est celle-ci : quel en est le sens vrai ? Ce sens vrai est-il ce qu’énonce l’apparence littérale, extérieure ou exotérique (zahir) ? Ou bien cette apparence littérale n’est-elle que la métaphore et le revêtement d’un sens caché intérieur ou ésotérique (batin) ? Ce problème est commun aux herméneutes du Coran comme aux herméneutes juifs ou chrétiens de la Bible. La profession de foi commune à tout le chiisme est que tout zahir comporte un batin, comme le déclare fermement un hadith du Prophète : « Le Coran a un exotérique et un ésotérique ; celui-ci à son tour a un ésotérique, ainsi de suite jusqu’à sept profondeurs ésotériques. » S’il en est ainsi, la mission de révéler l’exotérique et celle d’initier à l’ésotérique ne peuvent être confiées à la même personne. Il s’ensuit que l’idée chiite de l’herméneutique des niveaux de signification du Coran a partie liée avec la prophétologie chiite elle-même. Au prophète incombe la mission de « révéler » la Loi religieuse, l’apparence exotérique que Dieu « fait descendre » (tanzil) sur lui par l’intermédiaire de l’Ange. À l’Imam incombe de « reconduire » (ta’wil) cette apparence littérale à sa source et origine (asl), à son archétype ou Idée. La prophétologie se trouve ainsi nécessairement doublée par l’imamologie ; figures du Prophète et de l’Imam sont aussi inséparables que tanzil et ta’wil, zahir et batin. C’est pourquoi, selon le jugement chiite, pour que le fidèle soit non seulement un moslim (musulman), mais un croyant authentique, un vrai mu’min, il faut que sa shahadat, son attestation de foi, se déploie en une triple phase : attestation de l’Unité de l’Unique, attestation de la mission exotérique du Prophète, attestation de la mission ésotérique des Imams. Imam et Prophète forment ainsi une bi-unité dont les deux termes sont indissociables. Ils sont une seule Lumière manifestée en deux personnes. C’est ce que le prophète Mohammad notifia à plusieurs reprises au Ier Imam, Ali ibn Abi Talib, notamment et de la façon la plus solennelle dans le grand hadith de l’investiture : « Tu es par rapport à moi comme Aaron par rapport à Moïse. » Ce rapport est confirmé par les hadith dans lesquels l’Imam Ali atteste que pas un mot du Coran ne fut révélé au Prophète sans que celui-ci ne l’ait instruit personnellement de la forme authentique du texte et de tous les sens cachés qu’il recélait, si bien que l’Imam était détenteur d’un Coran intégral et authentique qu’au lendemain de la mort du Prophète s’empressèrent de rejeter ceux qui imprimèrent alors à l’islam la direction historique... qu’ils lui imprimèrent. Cela explique les infirmités du textus receptus (la version d’Osman) dénoncées depuis toujours par tous les chiites.

 

Henry CORBIN 

Source: Chiisme (E.U.)

L'homme et son Double : Prophète et Imam

« Le phénomène chiite est en son essence un phénomène religieux, tel qu’il ne pouvait éclore qu’au sein d’une « communauté du Livre » (ahl al-Kitab), c’est-à-dire rassemblée autour du « phénomène du Livre saint » révélé par un prophète. Il procède du fait que la première et la plus urgente question devant laquelle le « Livre saint révélé » mette la communauté du Livre est celle-ci : quel en est le sens vrai ? Ce sens vrai est-il ce qu’énonce l’apparence littérale, extérieure ou exotérique (zahir) ? Ou bien cette apparence littérale n’est-elle que la métaphore et le revêtement d’un sens caché intérieur ou ésotérique (batin) ? Ce problème est commun aux herméneutes du Coran comme aux herméneutes juifs ou chrétiens de la Bible. La profession de foi commune à tout le chiisme est que tout zahir comporte un batin, comme le déclare fermement un hadith du Prophète : « Le Coran a un exotérique et un ésotérique ; celui-ci à son tour a un ésotérique, ainsi de suite jusqu’à sept profondeurs ésotériques. » S’il en est ainsi, la mission de révéler l’exotérique et celle d’initier à l’ésotérique ne peuvent être confiées à la même personne. Il s’ensuit que l’idée chiite de l’herméneutique des niveaux de signification du Coran a partie liée avec la prophétologie chiite elle-même. Au prophète incombe la mission de « révéler » la Loi religieuse, l’apparence exotérique que Dieu « fait descendre » (tanzil) sur lui par l’intermédiaire de l’Ange. À l’Imam incombe de « reconduire » (ta’wil) cette apparence littérale à sa source et origine (asl), à son archétype ou Idée. La prophétologie se trouve ainsi nécessairement doublée par l’imamologie ; figures du Prophète et de l’Imam sont aussi inséparables que tanzil et ta’wil, zahir et batin. C’est pourquoi, selon le jugement chiite, pour que le fidèle soit non seulement un moslim (musulman), mais un croyant authentique, un vrai mu’min, il faut que sa shahadat, son attestation de foi, se déploie en une triple phase : attestation de l’Unité de l’Unique, attestation de la mission exotérique du Prophète, attestation de la mission ésotérique des Imams. Imam et Prophète forment ainsi une bi-unité dont les deux termes sont indissociables. Ils sont une seule Lumière manifestée en deux personnes. C’est ce que le prophète Mohammad notifia à plusieurs reprises au Ier Imam, Ali ibn Abi Talib, notamment et de la façon la plus solennelle dans le grand hadith de l’investiture : « Tu es par rapport à moi comme Aaron par rapport à Moïse. » Ce rapport est confirmé par les hadith dans lesquels l’Imam Ali atteste que pas un mot du Coran ne fut révélé au Prophète sans que celui-ci ne l’ait instruit personnellement de la forme authentique du texte et de tous les sens cachés qu’il recélait, si bien que l’Imam était détenteur d’un Coran intégral et authentique qu’au lendemain de la mort du Prophète s’empressèrent de rejeter ceux qui imprimèrent alors à l’islam la direction historique... qu’ils lui imprimèrent. Cela explique les infirmités du textus receptus (la version d’Osman) dénoncées depuis toujours par tous les chiites. »

Source : Henry Corbin, Le Chiisme (E.U.)

Les écrits de Judas Thomas Dydime

The Gospel of Thomas Collection (archives en anglais) : un recencement des écrits attribués au « jumeau » de Jésus.

http://www.gnosis.org/naghamm/nhl_thomas.htm

07.05.2006

Aux origines du christianisme : la gnose

Selon nous (et d'autres auteurs), la pensée gnostique, où se mêle les traditions les plus diverses, juive, grecque, égyptienne, iranienne, est à l'origine du christianisme, et par voie de conséquence, de la civilisation occidentale.

Ses textes fondateurs, ses écritures, ont pour auteurs anonymes des gnostiques, des « connaissants », des hommes ou des femmes initiés aux Mystères de Chestos, le Dieu bon, le Dieu étranger, le Dieu inconnu. L'Evangile, par exemple (mais ceci vaut aussi pour l'Apocalypse ou certaines lettres de Paul) doit être envisagé comme un « mystère d'initiation » : il n'est pas une suite de récits « historiques » comme l'affirment les religieux traditionnels, mais la description précise et méthodique de faits spirituels, « métahistoriques », toujours actuels, relatifs à l'expérience intérieure de l'homme qui s'efforce de se connaître lui-même comme Soi divin (il est possible ici d'établir un parallèle avec la spiritualité indienne, en particulier l'advaïta vedanta ou le bouddhisme).

Pour des raisons politiques, ces textes spirituels (non dogmatiques) ont été ensuite profondément remaniés, interpolés, amputés et défigurés par les premiers théologiens orthodoxes afin de servir les desseins et les intérêts d'une nouvelle caste de prêtres, qui s'arrogèrent le titre d'uniques « médiateurs » entre Dieu et les hommes. Dès l'origine, cette situation mensongère et potentiellement totalitaire a été dénoncée par les gnostiques, raison pour laquelle l'Eglise officielle ne cessa de les persécuter jusqu'à leur disparition définitive. C'est aussi pour cette raison qu'ils développèrent une littérature parallèle, en vue de maintenir vivante la tradition des Mystères du christianisme. Leurs livres seront systématiquement mis à l'index jusqu'à aujourd'hui (cette pratique perdure toujours comme en témoigne la mise au ban récente du Da Vinci Code, de Dan Brown, stigmatisé par l'Eglise catholique), et feront l'objet d'autodafés innombrables.

Malgré les efforts fournis par les adversaires de la Gnose, théologiens, philosophes ou politiciens, pour effacer de l'histoire jusqu'au souvenir même de leur existence, nous voyons réapparaître régulièrement quelques-uns de ces ouvrages sulfureux qui remettent en cause les fondements mêmes de notre culture, ce que l'on peut appeler nos « mythes fondateurs ».

Les écrits manichéens du Fayoum (1930), les manuscrits esséniens de la Mer morte (1947), la bibliothèque gnostique de Nag Hammadi (1945), et aujourd'hui, le désormais célèbre Evangile de Judas (2006), sont là pour mettre en lumière les mensonges à l'origine de notre histoire occidentale et témoigner de la profonde originalité de la pensée gnostique, de son caractère « fondateur ».

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