28.05.2006
Religion des Perses sur la Route de la soie
« Solstices helléniques au Kafiristan, mystères de Mithra en Écosse, temple manichéen au fin fond du Fujian, synagogue du fleuve Jaune... Les routes de la soie sont aussi celles des dieux perdus et retrouvés. Les voyageurs transportent leurs autels et leurs cultes, les croyances disparaissent ici pour réapparaître des siècles plus tard et des milliers de kilomètres plus loin.
Au IIe millénaire avant notre ère, les religions des peuples indo-aryens et indo-européens semblent encore très proches. Leur histoire, trop pleine de mystères, de balbutiements, d'hésitations, est aussi celle de la plus vieille religion du monde. On l'appelle mazdéisme, elle devient zoroastrisme. La religion de Zarathoustra/Zoroastre, profondément liée à la civilisation perse, est pratiquée par les grands peuples intermédiaires des routes de la soie.
À l'origine, donc, une très ancienne religion, un dieu unique et son prophète, Zoroastre. On s'accorde aujourd'hui à dater sa vie du ville siècle ay. J.-C., sans en être tout à fait certain. Les hésitations des historiens modernes ne sont rien au regard des contradictions de l'Antiquité gréco-romaine. Pour Pline et Diogène Laërce, Zoroastre aurait vécu six mille ans avant Platon ou cinq mille ans avant la guerre de Troie ; pour Diodore ou Justin, Zoroastre est un personnage historique, roi de Bactriane, vaincu par Ninos et Sémiramis, les monarques assyriens, constructeurs des jardins suspendus de Babylone. Pour Héraclide du Pont, disciple de Platon, Zoroastre est un survivant de l'Atlantide. Plusieurs siècles plus tard, Ammien Marcellin voit en lui un descendant des brahmanes. Dès les origines, tout ce qui touche Zoroastre croise les légendes universelles.
Contrairement au bouddhisme qui construit ses temples partout sur la route de l'Orient, le mazdéisme puis son avatar le zoroastrisme sont avant tout religions d'un peuple, d'une culture et d'un territoire, à peu près celui des Achéménides et de leurs successeurs. Les temples du feu prospèrent en Iran, mais aussi chez les Parthes et en Asie centrale. Ils glorifient un dieu unique, Ahura Mazda. Les autres divinités sont des éléments représentant telle ou telle de ses vertus. Les divinités s'abstraient en Ahura Mazda.
Les Parthes arsacides, lorsqu'ils prennent la succession des rois helléniques, entrent en conflit avec l'Occident. Malgré cette période de tension, les marchandises continuent à circuler, la soie arrive toujours à Rome. Mieux, les dieux voyagent avec elle. Et, si les religions vont avec les marchands, elles migrent aussi avec ceux que l'on déplace de force : les soldats, les prisonniers, les esclaves.
La religion de l'Empire perse reste attachée à son ère de civilisation, mais certains cultes dérivés se propagent au-delà. Au goût de la soie des Romains s'ajoute l'attrait pour les croyances exotiques. Les nostalgiques de la Rome républicaine s'inquiètent. Partout des marchands levantins, et leurs rites étranges. Tous ces cultes importent leur clergé, se pratiquent dans des langues obscures, et surtout s'imposent à Rome sans jamais s'intégrer. « L'Oronte se déverse dans le Tibre », s'indigne Juvénal.
Parmi toutes ces sectes orientales et ces cultes plus ou moins syncrétiques, il en est un qui est promis à un succès exceptionnel, bien qu'il puisse apparaître comme le culte de l'ennemi parthe. C'est celui de Mithra, une divinité messager entre le créateur et le mal. Mithra est parfois identifié au Soleil et à Hermès. On reconnaît dans cette religion des éléments iraniens, babyloniens, gréco-romains et judéo-chrétiens. Cependant le syncrétisme mithriaque est cohérent et efficace, son unité est renforcée par son appartenance aux religions à mystères, religions d'initiés.
D'une extrémité à l'autre du monde, Mithra est célébré de même manière. C'est un culte lié à la guerre; sa diffusion suit surtout le pas des légions. C'est une religion d'hommes (les femmes n'y seront jamais admises). Le culte du Sol invictus (le Soleil invaincu) est pratiqué de l'Écosse à la Mésopotamie. Partout, sur les bas-reliefs, Mithra sacrifie le taureau dont naissent toutes les espèces. Partout des « temples cavernes ». Partout on procède au baptême initiatique, aux banquets mithriaques, on célèbre la nativité de Mithra le 25 décembre. Tant de similitudes provoquent la colère des chrétiens. D'autant que les deux religions sont en concurrence : « Si le christianisme eût été arrêté dans sa croissance par quelque maladie mortelle, le monde eût été mithraïste », écrit Renan. Si Mithra est le dieu protecteur des souverains arsacides, ses autels reçoivent aussi le sacrifice de Dioclétien au « Bienfaiteur de l'Empire ». En revanche, en 312, la victoire de l'empereur chrétien Constantin Ier entraîne la condamnation du mithraïsme.
Pourtant, cinquante ans plus tard, un empereur météore, neveu du même Constantin, Julien dit l'Apostat, est acclamé par ses légions sous le nom d'Héliodromos, Messager du Soleil. Alors que le christianisme, d'abord autorisé par l'édit de Milan en 313, est devenu une des religions officielles, Julien rétablit les cultes anciens prohibés par les fils de Constantin. Mais, en 363, au cours d'une bataille contre les Perses sassanides, Julien est touché par un trait mortel que certains disent lancé par un chrétien. La légende attribue au jeune Empereur la célèbre phrase : « Tu as vaincu, Galiléen.» Le mot est peut-être apocryphe, mais l'idée est vraie : Mithra et le Soleil invaincu sont condamnés.
Lorsque, en 224 ap. J.-C., les Sassanides arrivent au pouvoir, le zoroastrisme devient la religion de l'État [Ardachir le fondateur de la dynastie était lui-même petit-fils du prêtre Sassan]; le pouvoir laïque se double d'un pouvoir clérical ; chaque province est gouvernée non seulement par un gouverneur civil mais aussi par un mobad, gouverneur religieux. Au sommet de l'État, un des principaux personnages est le grand prêtre. L'un d'eux, Karter, se rend tristement célèbre en organisant des persécutions religieuses. Dans une inscription, il se vante : « Et moi Karter, depuis le commencement, pour les dieux et les rois et pour ma propre âme, j'ai éprouvé grande peine et désagrément [...] les doctrines d'Ahriman et des démons furent chassés de l'Empire. Juifs, bouddhistes, brahmanes, nazaréens, chrétiens et yogis furent abattus. »
Une fois de plus, un édit de proscription révèle la diversité des cultes pratiqués, le cosmopolitisme d'une société. En somme, nous apprenons l'existence de communautés religieuses au moment où on les fait disparaître. Mais tout n'est pas si simple. Le zoroastrisme n'est pas une religion monolithique. Il connaît des crises avec des hérésies, comme le « communisme mazdakiste », à la fin du Ve siècle, et le zurvanisme. La religion même des princes sassanides est bien loin de la pureté originelle. A côté des divinités iraniennes siègent d'autres dieux : l'empereur Chapour II exige d'un chrétien qu'il reconnaisse non seulement « le Soleil, la Lune, le feu mais aussi le grand dieu Zeus, Nanai la grande déesse de toute la terre et les puissants dieux Bel et Nabo ».
Une seconde vague de persécutions dirigée plus spécialement contre les chrétiens se développe sous Chapour II. Elle prend un caractère politique marqué puisqu'elle assimile les chrétiens aux Romains. Au règne de Chapour II correspond celui de Constantin et de ses fils qui de leur côté font du christianisme une véritable religion d'État. En Perse, les persécutions antichrétiennes cesseront au Ve siècle quand se constituera une Église chrétienne d'Iran séparée de la papauté. La guerre persobyzantine, y compris celle, commerciale et douanière, de la soie, va se perpétuer pendant des siècles en dépit de périodes d'apaisement. Ces deux grands empires ne parviennent ni à la victoire ni à la concorde. Un des plus grands monarques sassanides, Chosroès Ier, mène la lutte à la fois contre les Byzantins et contre les Huns.
En 562, il signe une grande paix pour les cinquante années futures. Ce traité porte bien entendu sur le commerce de la soie, mais, par ce même accord, Chosroès négocie le retour des philosophes de l'école d'Athènes dans leur patrie. Victimes de l'intolérance de Justinien, ils avaient trouvé refuge en Perse. C'est sous le règne de Chosroès et certainement à sa demande que sont recueillis la pensée et les savoirs de l'Antiquité grecque. Les Arabes reprendront cet héritage un siècle après ce traité qui échangeait de la soie contre des philosophes. Après la conquête islamique, l'antique religion des Perses subsistera.
Plus incertaine est l'existence de « zoroastriens chinois ». La chronique des T'ang nous apprend qu'en 631 un mage, disciple de Zoroastre, se présente à la cour de Chine et y introduit le culte du génie du Feu, auquel l'empereur fait édifier un temple. A l'évidence, là où vont les marchands perses, kouchan ou sogdiens, apparaissent des autels du feu. Pour autant, rien ne prouve une volonté de convertir les populations locales. Les zoroastriens sont visés par l'édit de proscription des religions étrangères promulgué en 845. Apparemment cette communauté était peu développée. De plus, il semble que les Chinois confondent parfois le zoroastrisme avec une autre religion qui en est issue : le manichéisme.
Le manichéisme se prête plus que toute autre religion aux visions romanesques. Entre l'aura qui entoure la vie et le martyre de Mani, personnage historique, et les influences plus ou moins ésotériques que l'on prête à sa religion gnostique, il est bien difficile de revenir à des certitudes. Le flou qui entoure le manichéisme tient pour une large part au caractère syncrétique de ce dogme, capable de s'approprier tous les héritages. Le Mani historique se veut le «Messager du Dieu de la vérité », inspiré par le Paraclet, l'Esprit saint dont il est l'ultime prophète. Au message divin, révélé par Adam, Zoroastre, Bouddha, Jésus et d'autres, doit se substituer la conclusion, la gnose totale, la révélation de Mani, « sceau des Prophètes ».
Religion syncrétique, le manichéisme veut fonder l'Église universelle. « Mon espérance ira vers l'occident et elle ira aussi vers l'orient, et l'on entendra la voix de son message dans toutes les langues, et on l'annoncera dans toutes les villes. Mon Église est, sur ce point, supérieure aux Églises qui l'ont précédée car ces Églises étaient élues en des pays particuliers et en des villes particulières. » L'activité des manichéens va se déployer au moins onze siècles puisqu'en Chine le dernier édit de proscription date de 1370 et fournit encore une fois un repère commode. Il prévoit la strangulation pour les chefs qui professent la « religion du Vénérable de la lumière » et le bâton lourd pour les simples fidèles. C'est sans doute la dernière mention officielle du manichéisme.
Sa légende dure bien plus longtemps et nous ne mentionnons même pas les improbables théories qui font des bogomiles bulgares et de nos cathares de Montségur de lointains héritiers de Mani. Cette inlassable activité prosélyte commence avec Mani lui-même, qui, dès ses vingt-quatre ans (en 240, au moment ou est couronné le second Sassanide, Chapour Ier), reçoit du Paraclet l'ordre de se mettre en route. Il parcourt l'Empire. Dès qu'il a recruté quelques disciples, il les envoie en Margiane, Bactriane, Égypte, etc. Il est protégé par le tolérant Chapour Ier mais tout change quand Varhan Ier est couronné : le grand prêtre, Karter, véritable Torquemada du mazdéisme, obtient la condamnation de Mani dont la passion a lieu en présence de ses disciples. C'est une longue agonie de vingt-six jours pendant laquelle il est étouffé sous les chaînes. Le récit de ce martyre stimule encore les missionnaires.
Autour du personnage se créent des légendes de Mani voyageur. Dans le bassin de l'Indus, il aurait converti un souverain qui voit en lui un nouveau Bouddha; il serait allé au Tibet, en Chine. En fait, on suit relativement bien l'expansion du culte tant les traces laissées par les fidèles (ou par leurs adversaires) sont nombreuses. Elles sont d'abord écrites, car le manichéisme a suscité une multitude de textes, pour et contre. Sa plus célèbre réfutation est celle d'un renégat : saint Augustin. Ce père de l'Église chrétienne (354-430) a d'abord été tenté par la doctrine de la lumière avant de se convertir au christianisme à trente-deux ans. L'auteur des Confessions a mis d'autant plus d'énergie dans son combat contre les hérésies qu'il a été tenté.
Il est une autre source qui permet de suivre la vie du manichéisme-à l'ouest, ce sont les multiples lois pénales. La secte est doublement abominable : son dualisme simple est capable de séduire les foules, et puis, la religion de lumière est née en Perse, patrie des ennemis héréditaires de Rome. Les textes répressifs abondent. En 297, l'empereur Dioclétien ordonne au proconsul d'Afrique d'exécuter et de dépouiller les chefs de la secte. En 445, c'est à Rome même qu'on doit chasser les manichéens. Près d'un siècle plus tard, en 527, les empereurs Justin et Justinien condamnent les manichéens à mort. Cette fois, l'Occident en vient à bout.
Mais nous connaissons aussi le manichéisme par ses propres textes. Mani croit à la puissance de l'écrit: il confie à ses manuscrits le soin de conserver la doctrine vraie et assigne aux copistes une place de premier rang dans son Église. Peintre lui-même, il accorde également aux icônes une valeur exceptionnelle. Ses fidèles créent des écoles de peinture. Les fresques d'Asie centrale en sont issues comme les multiples miniatures. Ce courant appartient à un type d'art nouveau qui va fleurir de l'Iran à la Chine. Que ce soient les miniatures persanes, les peintures de Tourfan, les peintures de Samarcande ou de Pendjikent, qu'elles soient laïques ou religieuses, les images se déroulent comme un album des routes de la soie. Ce chemin est la voie royale d'expansion du manichéisme.
Sous les Sassanides, cette religion ne dépasse guère l'Amou-Daria et les Pamirs. Dans un premier temps, la conquête arabe n'entraîne pas une oppression de la secte. « Les premiers [...] qui pénétrèrent dans les pays du fleuve [l'Oxus] furent les manichéens. La raison en fut que lorsque Chosroès tua Mani et le crucifia, il défendit à tout le peuple de son royaume toute discussion sur la religion et fit massacrer les adeptes de Mani... Lorsque les manichéens se furent installés dans la région d'au-delà du fleuve, ils y demeurèrent jusqu'à la chute du royaume de Perse et l'affermissement de l'Empire arabe. Alors, ils revinrent dans notre pays, notamment pendant la dissolution de la Perse et aux jours des Beni Omayyades », dit Ibn an Nadim qui raconte aussi comment les manichéens furent protégés par le Kaghan turc d'au-delà de l'Amou-Daria.
Sous les Abbassides, la situation change radicalement, les manichéens sont persécutés parfois très durement. Au xe siècle, beaucoup se réfugient au Khorassan et le grand historien Birouni les signale à Samarcande et dans les villages de Sogdiane. Au bout de la route de la religion de lumière : la Chine. Le manichéisme emprunte la route caravanière du Turkestan oriental rétablie par l'empire du Milieu à la fin du vile siècle. Par là, les envoyés manichéens vont jusqu'au Fils du Ciel. On signale l'un d'eux en 694 à la cour, il est suivi par un astronome manichéen recommandé par le roi du Tokharestan. Puis ce sont des diplomates. L'empereur de Chine est si intrigué qu'il demande en 731 à un évêque de la religion de lumière d'écrire un compendium en chinois afin que l'on puisse juger la valeur de cette religion.
Le saint homme s'exécute, fort habilement, et dans un esprit très chinois. En effet, comme le bouddhisme avait su se mêler de taoïsme pour être reconnu en Chine, le manichéisme va s'imprégner de bouddhisme et de taoïsme. L'évêque présente Mani comme le cinquième Bouddha, le Momoni. Apparaissent aussi des allusions à Amitaba, le Bouddha de compassion de la dévotion populaire, si cher à la Terre pure. L'évêque explique le nom du prophète, « dont le nom signifie celui qui est l'envoyé de la lumière, aussi appelé roi de la loi de la sagesse parfaite, également nommé Bouddha de lumière, Mani [...] ». Le document, examiné par les bureaux des T'ang chargés des affaires religieuses, atteint son but : la religion est autorisée, même si le décret de liberté est sans ambiguïté. « Sous Hivan-tsong, la vingtième année Kai-yuan (732), un ordre impérial dit : la religion de Mani est principalement perverse, faussement elle prend le nom de bouddhisme. Mais comme c'est la religion des Maîtres des Hou d'Occident, si leurs disciples la pratiquent individuellement, ils ne seront pas jugés comme des coupables. » La suite de l'histoire du manichéisme en Chine est liée à un hasard politique.
Vers le milieu du VIIIe siècle, une des nombreuses tribus turques, celle des Ouïgours, fonde un royaume au bord de l'Orgon, en Mongolie du Nord. Bientôt un de leurs khans au service des Chinois délivre la ville de Lo-yang prise par des rebelles. Il y rencontre un religieux manichéen, peut-être un Sogdien, qui le convertit. Bientôt cette foi devient religion officielle de sa tribu et la doctrine de la lumière jouit d'un statut d'autant plus enviable que les Ouïgours sont puissants. Nous sommes loin du martyre de Mani et des persécutions de Karter.
À cette époque, les Ouïgours deviennent, pour les T'ang affaiblis, des alliés encombrants mais nécessaires : le Fils du Ciel est obligé de faire bonne figure aux manichéens et de laisser les temples se multiplier.
La roue tourne : en 840, les Ouïgours sont battus en Mongolie par d'autres Turcs, les Kirghizes. Immédiatement, l'empereur de Chine profite des circonstances et interdit le manichéisme en 843. Avec les Ouïgours, le manichéisme, religion officielle, a connu son apothéose. Il n'en subsiste désormais que des communautés isolées, en Asie centrale, dans le Sud de la Chine, ou des mouvements plus mystérieux qui transparaissent à travers les inévitables sociétés secrètes chinoises. »
Extrait de « La Route de la soie ou les empires du mirage », par Edith et François-Bernard Huyghe, Petite Bibliothèque Payot/Voyageurs, pp. 194-203.
09:10 Publié dans 02. Gnose manichéenne | Lien permanent | Envoyer cette note



