26.05.2006
Dualisme gnostique
Le nom de gnosticisme a été donné par les historiens modernes à un ensemble d’hérésies chrétiennes qui apparurent dès la fin du Ier siècle. Ces hérésies, nombreuses et diverses, s’accordaient en ce qu’elles rejetaient, au moins en partie, l’Ancien Testament, et en ce qu’elles modifiaient la doctrine biblique de la création. Pour les gnostiques, le monde n’est pas créé ni gouverné directement par Dieu, mais par des puissances inférieures et aveugles qui ne connaissent pas Dieu. Le Yahvé de la Bible, le Créateur, fait partie de ces puissances. Le monde n’est pas de Dieu (directement), et l’âme, étincelle divine, n’est pas du monde. L’âme était asservie aux forces du monde ; elle a pu être libérée, prendre conscience de son origine et revenir à Dieu grâce à la gnôsis , la connaissance surnaturelle apportée par le Sauveur. Les gnostiques opposaient donc l’origine du monde à l’origine de l’âme. Cependant ils n’étaient pas complètement dualistes. Selon eux, le créateur du monde se rattachait d’une certaine manière au vrai Dieu, soit qu’il fût un de ses anges, soit qu’il en fût descendu par une généalogie d’émanations. Ce dualisme n’était donc pas absolu ni systématique. Il consistait surtout dans le sentiment d’une distance infinie entre Dieu et le monde, et dans l’idée que le Dieu de l’ancienne loi, qui agit directement sur le monde, n’est pas le vrai Dieu. Il y eut de grands maîtres gnostiques au IIe siècle : Basilide, Valentin, Marcion. Mais, condamné par l’Église de Rome vers le milieu de ce siècle, le gnosticisme devint ensuite de plus en plus syncrétiste. Les gnostiques tardifs, héritant d’un christianisme détaché de l’Ancien Testament, ne voient aucune difficulté à l’unir avec des traditions païennes (platonisme, mystères, religions orientales). En même temps, certains païens semblent adopter des idées analogues aux leurs. À partir du milieu du IIe siècle environ, des idées du genre gnostique se rencontrent, non plus seulement chez des chrétiens, mais dans des écrits qui semblent païens, par exemple les Hermetica. Ainsi, à partir d’une certaine époque, les idées gnostiques ne semblent plus liées nécessairement au christianisme. C’est ce qui a permis à certains savants de soutenir que le gnosticisme n’était pas essentiellement une hérésie chrétienne ; que dès l’origine, contrairement à ce qu’ont cru les Pères de l’Église, c’était un grand courant de pensée qui, tout en se mêlant au christianisme, existait en dehors de lui, indépendamment de lui, et peut-être même avait commencé avant lui. Ces savants en ont cherché l’origine principalement dans le mazdéisme, ou l’hellénisme, ou certains courants du judaïsme. Cependant, ces recherches n’ont abouti jusqu’ici à aucune certitude. Le problème de l’origine du gnosticisme est toujours ardemment discuté, et les hypothèses d’une origine non chrétienne manquent toujours de preuves décisives. Il est très possible que la crucifixion du Christ, c’est-à-dire l’échec du juste dans le monde, ait été le point de départ de ces spéculations. Le christianisme a pu être compris comme la révélation d’un Dieu auquel le monde peut s’opposer et dont par conséquent le monde ne dépend pas immédiatement. En outre, l’idée paulinienne et johannique qu’on ne peut être sauvé que par la grâce divine sépare profondément la nature d’une part et le salut de l’autre.
Fondé au IIIe siècle par le Perse Mani, le manichéisme est l’une des formes tardives et syncrétistes du gnosticisme. Mani voulut unir le christianisme (sous sa forme gnostique) au mazdéisme, au bouddhisme et à la philosophie grecque. En fait, la part du christianisme gnostique est de beaucoup la plus importante dans sa doctrine. Mais il a changé le dualisme proprement gnostique en l’assimilant au dualisme grec et en le rendant rigide et systématique sur le modèle du dualisme mazdéen. Le mal était pour lui la matière ; en outre, il le représentait symboliquement par des figures mythiques qui rappellent Ahriman et ses démons. Mani est l’un des rares dualistes qui l’aient été consciemment et volontairement. Distinguer nettement deux principes était pour lui la condition du salut. Chez lui, les deux principes sont vraiment indépendants et coéternels. Cela ne signifie pas qu’ils soient divins l’un et l’autre ; seul le bon est appelé Dieu. Le grand mythe manichéen décrit la séparation primitive des deux substances : la substance des âmes, qui est appelée Lumière, et la matière, qui est appelée Ténèbres ; puis le mélange violent qui s’en est fait, les Ténèbres ayant attaqué la Lumière et en ayant englouti une partie ; puis la façon dont le monde a été organisé pour que les particules de Lumière puissent se dégager des Ténèbres et remonter à leur source. Ce processus doit se poursuivre jusqu’à ce que toute la Lumière soit rendue à son origine et que les principes soient de nouveau séparés. L’emploi du mot « manichéisme » par certains écrivains français, depuis quelques dizaines d’années, pour signifier la condamnation sans nuances de certains hommes, pourrait faire croire que les manichéens divisaient tous les êtres du monde en êtres absolument bons et absolument mauvais. C’est plutôt le fait des mazdéens. Pour les manichéens, tout dans le monde était mélange. Selon une parole attribuée à Mani, « le bien et le mal habitent dans chaque homme » (Kephalaia , I, p. 220). Les manichéens n’étaient ni violents ni particulièrement intolérants. Le salut pour eux n’était pas de combattre certains êtres, mais de combattre en eux-mêmes la force de la matière et d’échapper à la condition du mélange.
Le paulicianisme, le bogomilisme, le catharisme venaient probablement, non du manichéisme, mais, comme le manichéisme lui-même, du gnosticisme, qui avait subsisté en Orient. Ils venaient aussi en partie d’une réflexion nouvelle sur les textes chrétiens. Le principe en est toujours la différenciation profonde de Dieu et du monde. Dans certains cas seulement, l’accentuation de cette différence a conduit au dualisme absolu des principes... »
Source: Simone PETREMENT, article Dualisme, Encyclopaedia Universalis, 1995
17:50 Publié dans 01. Gnosticisme | Lien permanent | Envoyer cette note



