26.05.2006

Catharisme et gnose juive

« Le mouvement mystique (ou plus exactement théosophique) qui apparut dans le judaïsme en plein XIIe siècle ne saurait être réduit à une simple réaction contre l’intellectualisme. On est en réalité en face d’une résurgence d’éléments dont le dynamisme réel n’avait pu se déployer, en des domaines et des milieux juifs que les historiens connaissent encore mal. À partir du XIIe siècle se manifestèrent au grand jour des courants que l’on pouvait observer déjà dès la période talmudique : expériences de mystique extatique et spéculations cosmologiques, mises au service de la théosophie. Le midi de la France, puis la Catalogne et l’Espagne furent le terrain de ces manifestations. On voit surgir des idées gnostiques ; on découvre dans la divinité de multiples aspects dynamiques dont l’interaction complexe est traduite par une exégèse symbolique qui s’approprie l’Écriture, la tradition, les actes concrets de la vie religieuse et le vocabulaire sinon les notions de la philosophie. On pousse jusqu’à ses plus extrêmes conséquences l’idée, ancienne, de la sympathie universelle. Il y a action du divin sur l’humain et réciproquement. C’est ainsi qu’aux malheurs de l’histoire d’Israël dont la cause est le péché correspondent des bouleversements dans la vie divine. L’obéissance du peuple élu commande l’harmonie universelle, dont la rédemption de l’humanité, de la nature et de la déité. D’où, l’importance souveraine de la Loi et de son application minutieuse à tous les détails de la vie. Le mal est redécouvert avec les moyens de le vaincre. La philosophie et son intellectualisme se trouvent dès lors dépassés par ces orientations. Et dans les perspectives d’une telle rédemption universelle, le drame de la coexistence d’Israël avec les nations prend tout son sens. Tel est, pour l’essentiel, l’apport de la kabbale (« tradition » : le nouvel ésotérisme se réclame d’une tradition aussi antique, sinon plus, que la Loi révélée) à l’idéologie juive. Diverses circonstances consolidèrent sa position. Des tendances ascétiques parallèles à celles de l’ésotérisme languedocien – dont les similitudes avec le catharisme ne doivent pas être perdues de vue – furent renforcées en pays allemand par le « hassidisme », mouvement piétiste alimenté par les mêmes sources que la kabbale et influencé de façon paradoxale par le christianisme qu’il abhorrait. Le statut des juifs dans une partie de l’Occident chrétien s’étant largement détérioré, l’attente messianique s’exaspéra et, bien plus que celle-ci, la conviction que le mal s’incarnait dans le monde des non-juifs, chrétiens et musulmans, devint particulièrement aiguë. Le sommet de cette crise fut l’expulsion des juifs d’Espagne, en 1492. Dès lors, le mysticisme s’intensifia ; il prit une allure gnostique accentuée dans l’expression qu’en donna Isaac Louria (mort à Safed en 1572). La tâche du juif appelé à recueillir les étincelles de lumière englouties dans les ténèbres du mal est désormais de « réparer » la brisure, précosmique dans la divinité, cosmique dans les contrastes de l’univers visible, historique dans l’exil d’Israël, individuelle dans l’âme du pécheur. Deux voies s’ouvrent pour cette réparation : la voie ordinaire, qui consiste dans l’observance stricte de la Loi (dont la codification, qui fait encore autorité de nos jours, est l’œuvre d’un collègue d’Isaac Louria) ; la voie extraordinaire, par laquelle le juste descend dans l’abîme du mal afin d’y abolir le péché en le commettant en apparence. Il s’agit là de la conséquence extrême : elle trouve sa réalisation dans le mouvement messianique de Sabbatai Zevi (1626-1676) ou « sabbataïsme ». L’échec de ce dernier est à l’origine d’une crise d’où émanent quelques-unes des forces idéologiques encore agissantes dans le judaïsme d’aujourd’hui. »

Source : Georges Vajda, article « La religion juive », § La mystique théosophique et la kabbale, EU, 1995)

 

« Après un très long silence dans la série des témoignages parvenus jusqu’à nous, une recrudescence des spéculations ésotériques apparaît au XIIe siècle, en Europe cette fois, dans plusieurs centres, dont chacun est le foyer d’un courant particulier. L’un des documents les plus importants pour l’évolution de la mystique, et celui dont le transfert en Europe semble être à l’origine du renouveau doctrinal, est le Sefer ha-bahir ; il est constitué d’un assemblage de matériaux provenant d’époques et de sources diverses, dont les premières couches semblent provenir d’Orient et dont la dernière, contemporaine de la rédaction définitive, contient des éléments empruntés à la philosophie néo-platonicienne juive du XIIe siècle (Abraham bar Hiyya, par exemple). Sous la forme d’une exégèse mystique allégorisante, attribuée à des autorités rabbiniques du IIe siècle (surtout Nehunya ben Haqana), le Sefer ha-bahir développe une conception gnostique de l’univers. Les sefirot du Sefer Yesira , transformées en éons du plérome divin, réapparaissent revêtues d’une nomenclature symbolique empruntée au vocabulaire des écrits gnostiques, à la littérature des Heykhalot ou à la Bible même. L’influence des concepts gnostiques se reflète dans la symbolique de l’arbre cosmique, lieu d’origine des âmes, dans celle de la Sagesse hypostasiée, et surtout dans l’introduction, à l’intérieur du monde divin, d’un élément féminin, la Présence (Shekina ). Cette dernière entité, d’un symbolisme particulièrement riche, est à la fois l’aboutissement, la « mer » ou le « réservoir » des influences qui s’épanchent à partir des attributs supérieurs, le principe préposé au gouvernement du monde extradivin, et la communauté d’Israël hypostasiée. Sous ce dernier aspect, elle opère la jonction entre les mondes divin et terrestre et ouvre l’accès, pour ceux qui font partie de ce corps mystique, à une participation effective à l’économie des énergies cosmiques. […] Vers les années 1200, le midi de la France, agité par des tensions religieuses intenses et surtout par le catharisme, devient le foyer d’un épanouissement culturel exceptionnel des communautés juives, avec plusieurs centres d’études renommés en Provence (Narbonne, Béziers, Montpellier, Lunel, Posquières) ; au XIIIe siècle, on en trouve en Catalogne (Gérone, Barcelone) et en Castille (Burgos). Bien qu’on ne puisse faire état d’une information biographique étendue, le nom et l’identité des membres les plus éminents en sont connus. Jacob Nazir de Lunel, Abraham ben Isaac (mort en 1179) et son gendre Abraham ben David de Posquières (mort en 1199), autorités religieuses de renom, ont laissé, parmi leurs écrits, des fragments d’enseignements théosophiques. Le fils d’Abraham ben David, Isaac l’Aveugle de Narbonne, que les sources contemporaines présentent comme le type pur du mystique contemplatif, est le premier lettré juif dont l’activité se limite à la kabbale. L’école de Provence annonce un renouveau doctrinal important. Ce sont surtout les écrits d’Isaac l’Aveugle (commentaire sur le Sefer Yesira), mais aussi les allusions contenues dans les œuvres de Jacob Nazir et d’Abraham ben David qui montrent que les spéculations, centrées sur le monde séfirotique, s’efforçaient de formuler la distinction entre l’aspect manifesté de la divinité – le Démiurge, en hébreu Yoser bereshit – et son aspect non manifesté – la Cause des causes –, inconnaissable à l’homme, même au sommet de la contemplation mystique. Ces écrits annoncent aussi une nouvelle technique de contemplation reliant les mots de la liturgie à la méditation sur les sefirot ; cette technique jouera un rôle central dans les branches tardives de la kabbale. »

Source : article « Kabbale », EU, 1995.