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12.03.2006
Mani, Jung et la gnose
« De nombreuses recherches ont été faites sur la question de ce qu'était réellement le manichéisme, religion gnostique dualiste. Richard Reitzenstein croyait que le manichéisme prolongeait la religion perse. Cette idée existe encore aujourd'hui. Certaines personnes disent que Manès était un Perse qui donna une nouvelle forme à l'ancienne antithèse entre Ormuzd et Ahriman : lumière contre obscurité, esprit contre matière et bien contre mal.
D'autre part, Hans Heinrich Schaeder croyait que le manichéisme était typiquement grec. La solide construction, l'architecture de la doctrine manichéenne étaient typiquement le produit de la nature philosophique des Hellènes.
Entre-temps, le Papyrus Manès de Cologne avait été découvert. Il racontait la jeunesse de Manès (216-277 ap. J.-C.). Il en ressort que Manès était un garçon juif, enfant de parents juifs (sa mère se nommait Miriam), qui vécut de sa quatrième à sa vingt-cinquième année dans une communauté judéo-chrétienne (Elkesaite). Il n'était donc ni perse ni hellène d'origine, mais judéo-chrétien.
Nous possédons des informations dignes de foi concernant son expérience religieuse. D'après Manès lui-même, il dut sa révélation particulière à un être supérieur qu'il appela son jumeau, ou à un ange, ou au Paraclet (le Consolateur ou Esprit Saint). Cela, nous pouvons le comprendre, parce que, d'après les judéo-chrétiens, le Saint-Esprit était un ange, un messager de Dieu, souvent représenté sous la forme de l'ange gardien de l'homme. L'expression « jumeau » souligne que ce messager de la révélation est supposé être le Moi supérieur de Manès.
Voici ce qui est dit du Jumeau dans le manuscrit (grec) de Cologne de Manès : « Et je l'ai possédé comme ma propriété. Et j'ai cru qu'il m'appartenait et qu'il était un bon et excellent conseiller. Je l'ai reconnu, et j'ai compris qu'il était mon Moi dont j'étais séparé, et j'ai affirmé que je suis le même que lui. »
Que peut-on dire pour expliquer cette expérience indubitablement vraie de Manès ?
Les Grecs disaient que chacun possède son propre démon. Ou plutôt que le démon possède la personne. « Chaque être reçoit à sa naissance un démon qui l'initie aux secrets de la vie », dit Ménandre, l'auteur de comédies. Les Pythagoriciens concevaient ce démon comme l'image et le double de l'homme. Ce double est éternel et vit au ciel. Les Juifs de Palestine ont emprunté cette conception et ont aussi conçu l'ange gardien comme image. A la mort d'une personne, son ange gardien vient la chercher. C'est là son image. Et des hérauts proclament : « Faites place à l'icône (image) de Dieu. »
Les premiers chrétiens étaient des Juifs et ont donc emprunté cette conception. Jésus lui-même dit que chaque enfant a un ange gardien : « Gardez-vous de mépriser aucun de ces enfants, car, je vous le dis, leurs anges aux cieux se tiennent constamment en présence de mon père qui est aux cieux. » (Saint Matthieu, 18-10, traduction Bible de Jérusalem.) Saint Luc raconte, dans les Actes des Apôtres, au chapitre 12, comment Pierre fut libéré de prison et rejoignit ses amis. La servante Rhodé reconnut sa voix alors qu'il se tenait debout devant la porte et elle dit aux gens qui se trouvaient dans la pièce que Pierre était dehors. Mais ils ne la crurent pas et dirent : « Ce n'est évidemment que son ange gardien. » Et cela signifie que les judéo-chrétiens aussi croyaient que chacun a un ange gardien, un double transcendantal semblable à lui.
Cela devint une importante doctrine de foi pour les chrétiens de Syrie. Dans un écrit syrien beaucoup plus tardif, Le Testament du Seigneur, il est même dit : « L'image ou le type de toute âme est présent devant la face de Dieu depuis la création du monde. »
Il est parfaitement compréhensible qu'un judéo-chrétien comme Manès, vivant à Babylone où on parlait le syrien, rencontre son ange gardien. Nous pensons donc avoir satisfait à l'exigence de Jung selon laquelle on doit tout d'abord expliquer une image et une expérience dans leur contexte historique et culturel.
Mais il exigeait aussi que ce même concept fût démontré dans une autre culture et dans les rêves d'une personne d'aujourd'hui. Autrement, il n'était pas disposé à parler d'une véritable expérience archétype.
Dans l'ancienne religion perse, on parle de la daena. C'est une belle jeune femme qui rencontre l'âme après la mort. « Sa propre daena lui apparut, venant avec le vent, sous la forme d'une belle vierge, radieuse, aux bras blancs, grande, bien proportionnée, majestueuse, aux seins bien formés, droite, noble de haute origine, ayant l'apparence d'une jeune fille de quinze ans, avec un corps aussi beau que le plus beau des êtres. » (Yasht 22, 7-9.)
Cette figure féminine est le plus souvent conçue comme étant le Moi supérieur de l'homme. Il y a une différence avec le cas de Manès, car le « jumeau » de ce dernier est masculin. Cela va à l'encontre de l'idée que Manès aurait emprunté son concept du jumeau masculin à la religion perse. Mais la pensée d'une rencontre avec le Moi après la mort est certainement semblable à la conception de Manès.
Nous pouvons nous en référer au poète A. Roland Holst pour l'expérience d'une personne d'aujourd'hui. Il n'est pas chrétien et connaît fort mal le christianisme. Il vécut de nombreuses années dans la maison d'Olga Froebe-Kapteyn à Ascona, où se tinrent les Conférences Eranos avec Jung, mais il ne voulait pas avoir affaire à celui-ci, parce qu'il craignait que la psychiatrie ne nuise à sa puissance créatrice. Il sait que le thème du double non seulement n'apparaît pas dans sa poésie, mais, à son sujet, il s'en réfère au romantisme du XIX° siècle. Nous pouvons, sans crainte de nous tromper, supposer que A. Roland Holst ne sait rien de Manès et, pourtant, il a eu une expérience qui paraît être très semblable à celle de ce dernier et qui est la base de toute sa poésie. II nous l'a fait connaître dans son oeuvre, Le Rendez-vous. Dans cette œuvre, il raconte comment un mystérieux étranger, un homme, fort et nettement visible, entra dans la pièce où lui-même, encore un enfant, était couché et était resté sans dormir pendant des heures. Cette oeuvre est écrite dans une langue hollandaise si belle qu'on ne peut ni la résumer ni la condenser sans lui porter préjudice. Mais il est certain que cet étranger était son Moi et son double auquel il sera finalement uni.
Ces parallèles prouvent que Manès dit probablement la vérité quand il affirme que le jumeau s'est révélé à lui. Il y a eu, naturellement, une expérience réelle et irrésistible à travers laquelle les images, comme de la glace venue des profondeurs des eaux de l'inconscient, ont été amenées à la surface.
Manès introduit cette impulsion dans un système qui est si difficile que, même dans les livres sur le manichéisme, il est présenté dans une version abrégée et simplifiée. Il en ressort le fait simple qu'au commencement l'univers de lumière existait à côté de l'univers des ténèbres. Les ténèbres attaquent la lumière, après quoi l'Homme primitif est envoyé combattre les puissances du mal. L'Homme primitif est vaincu et tombe dans l'inconscience. Il est réveillé par l'appel d'un être supérieur et revient au royaume de la lumière. Mais son armure, appelée aussi son âme ou sa vierge (Jung dirait son anima) demeure dans la matière. C'est pourquoi notre monde est un mélange d'esprit et de matière, de bien et de mal, de lumière et de ténèbres, de vie et de mort. Le but est de séparer les éléments de lumière de leur alliance avec la matière. Le Soleil et la Lune servent à ce but, puissantes roues à aubes qui ramènent la lumière à ses origines. Les Manichéens aussi servent à ce but en amassant les étincelles lumineuses issues des ténèbres. Le but en est que la lumière et les ténèbres continuent de nouveau à exister complètement séparées l'une à côté des autres. Nous pouvons résumer tout ce système par les mots : l'esprit sauve l'âme en la faisant sortir de la matière. Et il est certainement clair que ce système reflète l'expérience de Manès. Le manichéisme est, comme tous les autres systèmes gnostiques, l'expression mythique de l'expérience du Moi. Malgré tout, Manès est un penseur, le dualiste le plus important qui ait jamais existé. Platon aussi était un dualiste (idée et matière), et Kant (la chose en elle-même et l'ego), et Descartes (res extensa et res cogitans). Mais Manès les dépasse tous, parce qu'il considère le dualisme absolu comme ultime idéal. Ce dualisme n'est pas une conséquence directe de son expérience religieuse. Le jumeau est ce qui est appelé un « symbole unifiant », qui souligne l'unité de l'Ego conscient et du Moi inconscient. Nous pourrions nous attendre à ce que cela mène au monisme, à l’idée que Dieu, l’homme et le monde ne forment pas une dualité. C’est pourquoi l’expérience psychique n’explique pas tout. Il reste encore assez d’énigmes. Mais il n’y a aucun doute que la psychologie de Jung nous aide à comprendre l’origine et l’existence d’une religion universelle gnostique aussi difficile que le manichéisme. »
(source : Gilles Quispel, « Jung et la gnose », in Jung, Cahier de l’Herne, 1984)
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