28.02.2006

Howard Bloom : interview

 

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Le Principe de Lucifer 1

 

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Le principe de Lucifer 2

 

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Actes de Jean : la crucifixion gnostique

Fragment des Actes de Jean, texte gnostique méconnu, présentant une version docète de la crucifixion. Jésus n'est martyrisé qu'en apparence et donne à Jean, son disciple préféré, le sens caché, ésotérique, de cet evénement spirituel. Les manichéens enseignaient que Jésus n'avait jamais été crucifié et constestaient même son existence. Seul Mani avait réellement vécu la Passion ! Il s'agit donc d'un texte fondamental pour comprendre la manière dont les manichéens, comme d'autres gnostiques, interprétaient et vivaient le mythe christique.

 

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Actes de Jean : la danse de Jésus

Fragment des Actes de Jean, célébre texte gnostique, où est relatée la danse de Jésus au Mont des Oliviers avant la Passion. Un texte surprenant, qui n'est pas sans rappeler la tradition soufie des derviches-tourneurs, ordre fondé par Rumi.     

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La première édition de Saint Paul

Article décisif de Paul-Louis Couchoud (1928) sur la première édition des lettres de Paul par Marcion et ses disciples. Mani considérait Paul comme son modèle et a calqué son activité missionnaire sur celle du « Grand Apôtre », comme le nommait les gnostiques. Dans la littérature manichéenne, Marcion est désigné avec Bardesane comme « l'un des deux justes » ayant précédé Mani.

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Kephalaïa : sur la sagesse

L’un de ses disciples se leva et  demanda à l’Apôtre : « Je t’en prie, mon Seigneur, instruis-moi. Lorsqu’un être humain est instruit de la sagesse en son cœur et qu’il la scelle dans sa doctrine, cela le réjouit beaucoup ; cependant sa [joie] est encore plus grande lorsqu’il la proclame et l’exprime. Il est illuminée par elle, [elle] rayonne encore plus en lui, elle se dévoile devant lui et, par elle, il revêt force et vérité. »
Ce disciple ajouta : « Je sais  […] que la parole que j’ai prononcée [est juste]. Je sais que la sagesse que j’ai apprise, dont mon cœur est empli et qui est parfaite en mon âme, ne peut pas briller en moi ni grandir sauf si je la proclame avec ma bouche en l’annonçant à d’autres. En effet, lorsque je la proclame et la donne à entendre à d’autres, je deviens comme eux, comme si je ne l’avais jamais entendue au cours de mon développement. J’y aspire ardemment et mon cœur est attiré vers la sagesse que je proclame. Maintenant [je t’en prie], instruis-moi, mon Seigneur : pourquoi la sagesse augmente plus en moi lorsque je l’annonce que lorsqu’elle est scellée en mon coeur ? »
L’Apôtre répondit à ce disciple : « Comme est bonne ta question! Car grande est la parole que tu demandes : d’où vient cette grande joie en moi à cause de la sagesse que j’annonce […] Comment est-elle plus grande sur ma langue lorsque je l’annonce  que lorsqu’elle se trouve dans [mon cœur]. Toi-même tu es réjoui par elle, mais également l’autre, qui l’entend de toi, exulte et est éclairé. Il en reçoit une force permanente. Il en va de même que pour un petit enfant conçu dans le ventre de sa mère : il tombe dans son sein et emplit ses entrailles. La mère sait et reconnaît que l’enfant dont elle est enceinte vit en elle. Elle se réjouit jusqu’à l’heure où elle lui donne le jour et où il sort d’elle vivant, ses [membres sains], d’une beauté parfaite, sans défaut, [dans] l’air vivant, plus vaste, bien plus vaste que le premier air où il se trouvait, et ses yeux s’emplissent de lumière et il parle avec la voix vivante de ceux qui sont nés. Donc, au moment où cette femme conçoit l’enfant en son sein, sa joie n’est pas aussi grande quand elle le reçoit ainsi qu’au moment où elle lui donne le jour, où elle le voit et perçoit en un instant sa pleine beauté. L’amour et la joie qu’elle a pour lui sont cent fois plus grands qu’auparavant lorsqu’elle l’enfante et le voit. Car aux temps où elle était enceinte de lui, sa beauté et le regard de ses yeux lui étaient cachés. Mais lorsqu’elle le met au monde et voit sa beauté […] son éclat paraît devant les yeux de son père, de sa mère et de toute sa parenté. Et ils se réjouissent toujours plus à son sujet lorsqu’ils le regardent, face à face, et voient sa beauté et la séduction qui émane de lui. Dans cette parabole, la sagesse qui se trouve dans le cœur humain est comparable à l’enfant vivant dans le sein de sa mère. Mais lorsqu’elle est enseignée et scellée dans les cœurs, elle devient comme l’enfant mis au monde, de sorte qu’on peut voir sa beauté. Ainsi en est-il de la sagesse que l’on proclame en l’exprimant par le cœur. Elle grandit de plus en plus. Sa grandeur et sa magnificence doublent lorsque sa beauté et sa splendeur se révèlent aux yeux de ceux qui l’entendent, et elle grandit devant toi […] et tu t’émerveilles de ce que tu proclames. 
Encore une fois, ainsi en est-il de la sagesse : lorsqu’elle est cachée dans l’être humain avant qu’il ne la proclame,  elle est semblable à [l’éclat] du feu caché dans le bois. Mais ce bois [contient] l’éclat du feu, alors que le vêtement de feu [qui est] dans le bois ne se manifeste pas. Maintenant, vois […]   on pose une bûche dans une maison. Il n’est pas possible qu’elle illumine cette maison tant que la lumière reste en elle, jusqu’à ce qu’elle soit posée sur le feu, alors la lumière sort d’elle et il est possible que cette maison soit entièrement illuminée par la lumière d’une seule bûche. Ainsi en est-il de la sagesse qui se trouve dans le cœur humain. Elle est comme le feu caché dans le bois, sa lumière ne se manifestant pas encore, sa splendeur est cachée dans le cœur. Mais lorsque qu’un être humain la proclame, sa splendeur se révèle aux yeux et aux oreilles de beaucoup. »
De nouveau le disciple parla à l’Apôtre : « Si la sagesse est semblable à l’exemple que tu m’as donné, pourquoi certains hommes se réjouissent lorsqu’ils entendent la parole de sagesse et l’honorent, alors qu’à d’autres elle ne donne aucune joie lorsqu’ils l’entendent, et qu’ils ne l’honorent pas ? »
« Vois », lui dit l’Apôtre, « je vais te convaincre et affermir la foi en ton cœur et t’instruire de sorte que ce soit évident. Cette sagesse est semblable à l’enfant dont j’ai parlé. Une femme le conçut. Lorsqu’il est né, son père, sa mère et sa parenté se réjouirent, mais d’autres s’en sont affligés, car ils leur sont étrangers. Ils n’appartiennent pas à leur cercle. Ils ne se réjouissent pas à son sujet car il n’appartient pas à leur famille. Il en est de même de la sagesse. Lorsque la bouche du maître la proclame, ceux qui lui appartiennent la reçoivent et se réjouissent, mais ceux qui lui sont étrangers ne se réjouissent pas […] et ne l’acceptent pas. Comme la lumière du feu dont je t’ai parlé, qui provient du bois [et se manifeste] au dehors devant les yeux de tous. Celui qui voit perçoit la lumière qui provient du bois mais non celui qui est aveugle. Celui en qui est l’Esprit (Noûs) a la sagesse ; lorsqu’il l’entend, il le reçoit. Celui en qui n’est pas l’Esprit, qui lui est étranger, ne le reçoit ni ne l’entend. Quand le disciple entendit cela, il se réjouit, fut convaincu en son coeur de ce qu’il (Mani) lui avait appris, s’inclina et s’assit.

                                                       
(Kephalaïa 7 : 84, d’après la traduction directe du copte en anglais par Allberry) – Revue Pentagramme

Mani, un messager qui bouleversa le monde

« Je suis issu du pays de Babel, pour faire retentir un cri à travers le monde. » C’est ainsi qu’un écrivain libanais, Amin Maalouf,  rapporte  l’appel et le message de Mani dans Les Jardins de Lumière*. Ce cri, Mani l’a fait retentir pendant presque soixante ans au cours d’une longue pérégrination à travers de nombreuses contrées ; et c’est à partir des domaines de la Lumière qu’il lança son appel et apporta son message à l’humanité entière.
Nous consacrons ce Pentagramme à cet homme si particulier et à son enseignement. Ce fut l’un de ces envoyés du Royaume de la Lumière, comme il y en eut beaucoup et comme il en viendra encore beaucoup tant que les hommes continueront à tourner en rond dans le monde des forces contraires, totalement aveugles au règne de la Lumière. Malgré tous les efforts faits pour rayer de l’histoire avec une extrême minutie l’appel et l’enseignement de Mani et jusqu’à son existence, un intérêt renouvelé apparaît de nos jours pour sa personne et sa doctrine. Ce n’est guère étonnant car le temps est venu où la Vérité universelle peut resurgir des ténèbres de l’imposture et de l’erreur afin de parler au cœur de beaucoup.
Grâce aux recherches des spécialistes des  religions, Mani fait l’objet de nombreux écrits à notre époque. Ces dernières années la découverte de textes manichéens originaux  jette une lumière directe sur lui, sa Fraternité, son Eglise et son enseignement. Récemment l’on ne possédait encore que des écrits de ses adversaires et des commentaires impitoyables qui coulèrent  continuellement de leur plume pendant les mille deux cents années que dura l’Eglise manichéenne.
Mani fut l’un des grand messagers de la Lumière, de la Gnose, et il a sa place auprès de Jésus, de Bouddha, de Zoroastre et d’Hermès Trismégiste, avec cette différence, cependant, qu’il rédigea un grand nombre d’écrits, dont quelques-uns seulement ont survécu à la fureur destructrice de ses adversaires. Ces textes témoignent à l’évidence que son enseignement était fondé sur la pensée gnostique de l’origine.
Quelques spécialistes l’appellent « le dernier grand gnostique de cette ère », car il enracine vraiment ses élèves dans la Gnose, il parle clairement des deux ordres de natures : le règne de la Lumière, où le microcosme a encore part à l’Esprit et au champ spirituel de la nature divine ; et le règne des Ténèbres, où une partie de l’humanité originelle est retenue prisonnière, c’est-à-dire où elle a chuté,  sombré.  Mani parle aussi de l’étincelle de Lumière reliée à la matière,  à l’être mortel vivant dans  le monde matériel, et qui en est prisonnière. Il parle donc des deux principes : Dieu et la matière, ou la Lumière et les Ténèbres, la Vérité et le mensonge. L’appel de Mani est clair et pénétrant : l’étincelle de Lumière doit retourner dans le règne de la Lumière qu’elle a un jour quitté et l’homme terrestre doit se consacrer à cette tâche, en sorte que l’Homme originel rené retourne dans le Royaume de la Lumière.
Naturellement on a reproché à Mani son enseignement dualiste. Mais sa doctrine des deux principes concerne une dualité différente de celle généralement admise  et qui a une signification profonde. Nous tentons d’en donner une image. Le monde des forces contraires, la nature dialectique,  s’est séparé un jour de la nature divine. Mais, bien qu’elle ne fasse plus partie de la Source originelle, elle ne peut exister sans elle ; elle est devenue, pourrait-on dire, une ombre du monde originelle de la Lumière, le monde de l’Esprit. De même l’homme dialectique est une ombre, une apparence, de l’Homme-Esprit de l’origine.
Comme tous les envoyés, Mani fut conscient dès sa jeunesse de sa mission particulière. A douze ans, elle lui fut confirmée par une révélation intérieure profonde, qui lui montra consciemment sa tâche, à la suite de quoi il étudia toutes les religions et philosophies. A vingt quatre ans, suivit une deuxième révélation par l’intermédiaire de l’« Autre » en lui, qu’il appelle son jumeau ou compagnon. C’est l’Ame-Esprit, dans son microcosme, qui  fut son guide au cours de son long voyage. L’Ame-Esprit et L’Esprit Saint s’étaient unis en lui. A partir de ce moment il fut conscient d’être un Apôtre de la Lumière, un envoyé. Le mot « apostolos » en grec veut dire envoyé ou messager. L’Apôtre de la Lumière est appelé pour transmettre aux hommes le message de Dieu, du Royaume de la Lumière, de l’Esprit.
Mani, qui avait étudié toutes les religions précédentes ainsi que celles de son temps, trouva que la Vérité n’y était présente qu’en partie. Pour lui,  même les Evangiles chrétiens ne sont pas authentiques : les mauvaises herbes y pullulent. Il rejette aussi l’Ancien Testament parce que, dit-il, il est mêlé de façon erronée et trompeuse au pur christianisme originel et au message de Jésus. Il avait la mission de remettre en lumière ce qui restait de la Vérité universelle dans les grandes religions, d’en arracher les mauvaise herbes ; et il pensait qu’une période commençait où devait retentir l’Appel d’une nouvelle manière, exempte de toute déviation.
L’appel, l’enseignement de Mani ainsi que sa personne ébranlèrent  le  monde.
C’était le fils de parents issus d’une famille princière. Un fils de roi. Mais il se signale surtout comme un porteur de Lumière rassemblant en lui toutes les facultés, humaines comme divines. Envoyé de la Lumière, grand maître de la Gnose, en même temps chirurgien, médecin sous beaucoup d’aspects, artiste, peintre, écrivain de talent, bref ce fut un homme aux dons incroyablement divers, qui eut de nombreux amis et disciples, mais par ailleurs se heurta à une hostilité impitoyable. Car son appel et son enseignement  remettaient en cause les doctrines aberrantes de son temps. Ceux qui voulaient rétablir et conserver les anciennes religions, devenues caduques, pour garder leur emprise sur les hommes se retournèrent contre lui. Avec force - c’était un orateur de talent doué d’un grand charisme - il proclamait qu’on ne faisait qu’entrevoir la Vérité de façon altérée et incomplète dans les religions existantes, qu’elle avait perdu sa pureté et qu’une demi-vérité n’est finalement qu’un mensonge. C’est pourquoi il fallait maintenant relier l’humanité à la pure et entière Vérité.
Son enseignement, dit-on, est un rassemblement d’éléments pris dans d’autres doctrines. On ne saurait mieux dire: il recueillit  les bribes de Vérité existantes pour les mettre pleinement en lumière. On lui reproche aussi d’avoir fondé son enseignement  sur des révélations intérieures personnelles. Mais n’est-ce pas toujours le cas, aujourd’hui comme hier, de tous les envoyés et messagers ? N’est-il pas écrit que tout ce qu’enseignait Jésus lui venait de son Père ? Et Hermès Trismégiste n’a-t-il pas vu la Vérité universelle dans une vision ?
Mani commençait ses lettres aux communautés par la formule  « Mani, Apôtre de Jésus-Christ ».  Il l’avait choisie parce qu’il se considérait lui-même comme un authentique apôtre de Christ et surtout de l’Esprit Saint, dont Jésus avait dit : « Je vous enverrai le Consolateur, le Paraclet. » Mani fut le fondateur d’une religion mondiale répandue et suivie de l’océan Atlantique à l’océan Pacifique pendant plus de mille ans, de l’Espagne à la Chine y compris l’Egypte et presque tout le Monde arabe. 
Encore récemment, presque rien  n’avait été découvert de ce puissant développement, en raison surtout des efforts sans cesse déployés pour faire oublier le message de la Lumière, le faire disparaître et le détruire. Dans l’épilogue des Jardins de Lumière,  Amin Maalouf résume ce drame de façon saisissante : De ses livres, objets d’art et de ferveur, de sa foi généreuse, de sa quête passionnée, de son message d’harmonie entre les hommes, la nature et la divinité, il ne reste plus rien. De sa religion de beauté, de sa subtile religion du clair-obscur, nous n’avons gardé que ces mots, « manichéen », « manichéisme », devenus dans nos bouches des insultes. Car tous les inquisiteurs de Rome et de la Perse se sont ligués pour défigurer Mani, pour l’éteindre. En quoi était-il si dangereux qu’il ait fallu le pourchasser ainsi jusque dans notre mémoire ? « Je suis venu du pays de Babel, disait-il, pour faire retentir un cri à travers le monde. » Pendant mille ans, son cri fut entendu. En Egypte, on l’appelait « l’apôtre de Jésus » ; en Chine, on le surnommait le « Bouddha de Lumière » ; son espoir fleurissait au bord des trois océans. Mais bientôt ce fut la haine, ce fut l’acharnement. Les princes de ce monde le maudirent, pour eux il devint « le démon menteur », « le récipient gorgé de Mal » et, dans leur humour rageur, « le maniaque » ; sa voix, « un perfide enchantement » ; son message, l’ignoble superstition », « la pestilentielle hérésie ». Puis les bûchers firent leur œuvre, consumant dans un même feu ténébreux ses écrits, ses icônes, les plus parfaits de ses disciples, et ces femmes altières qui refusaient de cracher sur son nom. »
Cher lecteur, nous sommes à la veille de l’an 2000. Au cours de ces derniers deux mille ans beaucoup de messagers ainsi que leurs disciples ont été exterminés. Mais aucune religion n’a été persécutée aussi impitoyablement et cruellement que celle de Mani. Innombrables furent les martyrs. Il n’y a qu’à se plonger dans l’histoire de la Gnose. La plupart du temps il n’en reste, malheureusement, que  mensonge et oubli millénaires.
Nous voulons mettre Mani en pleine lumière, la Lumière de la Gnose, car le temps est venu où beaucoup cherchent la Lumière dans leur âme, cherchent le chemin du retour dans le Royaume de la Lumière, ce qui finira par faire sombrer le Royaume des Ténèbres dans l’abîme.

Le « cri » unique et puissant retentira toujours !

 

La Rédaction

 

*  Amin Maalouf, Les Jardins de Lumière, p.337, JC Lattès, 1991.

(Source : revue Pentagramme, n°5, octobre 1999)

La structure absolue

L’enseignement manichéen fait état de trois types d’hommes. D’un point de vue historique et théologique ce partage correspond souvent à des caractéristiques raciales ou à la situation sociale. Cette forme de discrimination existe depuis des siècles et forme toujours la base de la séparation entre les classes dirigeantes et les classes laborieuses dans certaines cultures. De l’enseignement de Mani il ressort cependant que cette distinction concerne  trois phases du développement intérieur.
C’est après la mort de Mani que l’on s’évertua d’effacer toutes traces de son enseignement pacifiste si largement répandu. Néanmoins il en reste encore des fragments qui montrent comment et pourquoi il parlait de trois types humains. Dans un passage des Psaumes, il est dit que « l’Eglise parfaite est une, deux et trois ».
Comme les gnostiques avec Valentin, comme les Nazaréens et les Cathares du Moyen-Age, Mani partageait l’humanité entre « les élus » et « les appelés ». Ensemble ils forment  un seul tout, une seule humanité, une seule communauté, une seule église ou ecclésia. Dans la communauté manichéenne les membres de ces deux groupes vivaient en toute liberté, égalité et fraternité, quelles que soient leur place et leur tâche. Chez les « élus » il y avait trois grades correspondant au développement spirituel intérieur. Le premier grade concernait ceux en qui l’Esprit divin agissait. Le deuxième ceux en qui l’âme originelle était devenue dynamique et le troisième ceux qui aspiraient encore à la libération de l’âme originelle.
Cette répartition n’apparaît pas nettement dans les écrits retrouvés en Egypte et en Chine, mais on peut l’induire de la disposition et de la structure du triple temple  mis au jour par le chercheur allemand A. von le Coq à Tourfan.
Il est connu que les enseignements gnostiques admettent en général trois niveaux de développement : premièrement, le niveau de l’enseignement écrit, accessible à chacun et exposé sur le « parvis » d’une école des Mystères. Deuxièmement, un enseignement oral exclusivement transmis à un cercle restreint. Troisièmement  un enseignement purement spirituel et immatériel, non révélé ouvertement.
Toutes les révélations présentent donc trois aspects : un aspect extérieur ou exotérique, un aspect intérieur ou ésotérique, et un aspect spirituel. Ces trois aspects de l’enseignement est en rapport avec les trois types d’homme connus dans la tradition gnostique comme les « hyliques », les « psychiques » et les « pneumatiques » (matériels, psychiques, spirituels).
C’est probablement à cette distinction que renvoie l’utilisation des couleurs noire, rouge et or dans les textes et peintures des manichéens. Leur enseignement intérieur visait à faire atteindre l’état « pneumatique ». Dans la doctrine moderne de la transfiguration transmise par la Rose-Croix d’Or, il est question d’aspirer à la purification de l’être, à la libération de l’âme et à l ‘effusion de l’Esprit divin. Cette troisième phase est comparable à celle atteinte par les « pneumatiques » chez les manichéens. Les « élus » y éprouvent l’unité qui transcende les dimensions de l’espace et du temps ainsi que le cycle de la vie et de la mort.
 Ce processus commence dans le monde des forces contraires. L’étincelle de Lumière - le germe de l’Homme véritable -  doit être dégagée des voiles de la matière selon le triple processus alchimique : séparer, purifier, réunir. Les phases hylique et psychique sont considérées comme la préparation à l’effusion de l’Esprit dans l’âme. Un homme  n’est véritable que si l’Esprit se manifeste en lui.  Socrate en parlait comme de son « daïmon », Mani de son « Jumeau » ou « Double», Ibn Arabi et Krishnamurti de l’intervention de  leur « Compagnon éternel », Hermès Trismégiste de l’accès à la « Nature parfaite », tandis que Jan van Rijckenborgh le désigne par « l’Autre » en nous.
Les croyants ou auditeurs de la communauté manichéenne étaient membres de « l’Eglise appelée ». Pour eux il n’était pas encore question de vie intérieure comme il était exigé des élus. Ils découvraient l’enseignement extérieur avant d’être engagés dans le processus de changement intérieur. L’histoire rapporte qu’Augustin, Père de l’église de Rome, en resta à la phase des auditeurs. Pendant neuf ans il fit partie du cercle extérieur de la Fraternité manichéenne de l’Afrique du Nord. Quand il apparut qu’il ne pouvait pas comprendre l’enseignement ni en sonder les profondeurs, il s’en détourna et se convertit au  catholicisme romain, amer et déçu. Pourtant, quand un auditeur poussé par un ardent désir du cœur voulait avancer, il pouvait entrer dans l’Eglise intérieure.
Enfin il y avait aussi un groupe de gens qui restaient à l’extérieur parce qu’ils ne voulaient pas ou ne pouvaient pas suivre l’enseignement. Cependant, au moment où ils devenaient conscients du chemin de la libération intérieure que Mani enseignait à ses disciples, ils pouvaient devenir « croyants » et  même « élus », à l’instar de Paul de Tarse qui, de persécuteur des premiers chrétiens, devint « Apôtre de Jésus »,  et que les communautés manichéennes occidentales tenaient en haute estime.
Les communautés manichéennes, de même que les premières communautés bouddhiques ou chrétiennes gnostiques, présentaient une structure à la fois verticale et horizontale, calquée sur le modèle de la croix, figure de la structure absolue. La structure verticale correspond au chemin qui mène de la matière à l’Esprit divin. La structure horizontale montre le triangle équilatéral de la liberté, égalité et fraternité de tous les hommes. La ligne horizontale et la ligne verticale se rencontrent au point où ceux qui sont intérieurement « convertis » et « préparés » ont la possibilité d’être touchés par l’Esprit Saint et de suivre le chemin qui mène à l’immortalité.

 

François FAVRE 

 

Une vision du monde révolutionnaire

L’enseignement de Jacob Boehme (1575-1624) montre une grande similitude avec l’enseignement gnostique de Mani. Beaucoup d’« amants de la sagesse » et de théologiens de son époque et des siècles suivants ont été fortement influencés par ses idées.
Boehme écrit dans La signature des choses les paroles suivantes, que Mani aurait pu dire : « Pour l’homme créé par Dieu à son image et à sa ressemblance, quelles que soient ses activités, la plus utile est de toujours méditer sur sa condition et se demander ce qu’il est, et d’où viennent le bien et le mal ? C’est dans ses pensées qu’il trouvera la cure pour son corps et pour son âme, et qu’il apprendra à la mettre en œuvre ; il saura comment il doit se préparer pour que son corps et son âme s’ouvrent à l’œuvre de salut. Il connaîtra son créateur et les mystères des sublimes merveilles de Dieu lui seront révélés. »
Comme d’autres gnostiques, Mani développa son enseignement sous la forme d’un mythe qu’il écrivit et peignit dans  Dessin des deux grands principes, livre aujourd’hui disparu.
Le mythe de Mani raconte symboliquement l’histoire de l’univers et de l’homme. Il donne des deux une vision grandiose, fantastique et très pure, mais difficile à accepter pour un matérialiste ou un intellectuel, à moins d’être attiré par les secrets de la vie et de chercher ce qui se cache derrière elle ou en elle.
Mani propose son enseignement en une représentation imagée. L’essence de la « doctrine des deux principes et des trois temps » de Mani est résumée par la formule suivante, extraite du Compendium chinois, texte retrouvé en 1911 dans le Turkestan oriental et qui énonce à l’intention  du chercheur de vérité les règles fondamentales pour entrer en religion : Il faut distinguer d’abord les deux principes. Celui qui demande à entrer en religion doit savoir que le principe de la Lumière et le principe des Ténèbres ont chacun des natures séparées ; s’il ne distingue pas cela, comment se perfectionnerait-il ? Il faut ensuite saisir les trois moments qui sont le moment antérieur, le moment médian et le moment postérieur. »
Ainsi sont exposés, sans autre préalable, les concepts principaux de la conception manichéenne du monde. Il faut d’abord faire l’effort de penser l’univers avant l’apparition de l’espace et du temps. Avant que la créature puisse être formée, il existait deux principes séparés qui étaient tous les deux éternels et inconciliables : la Lumière et les Ténèbres, l’Esprit et la Matière. Dans l’enseignement non-dualiste de la Bhagavad-Gita, on trouve une formule semblable : « Sache que Purusha (l’Esprit universel) et Prakriti (la Nature) sont tous deux sans origine et éternels. »
Mani relate ses expériences intérieures comme suit : « Dans les années d’Ardashir, roi de Perse, je grandis et atteignis la maturité. L’année même où Ardashir [mourut], le Paraclet vivant descendit sur moi, et me parla. Il me révéla le mystère caché, qui était celé  aux mondes et aux générations : le mystère de la Profondeur et de la Hauteur. Il me révéla le mystère de la Lumière et des Ténèbres, le mystère du conflit et de la grande guerre que les Ténèbres avaient suscités. Il me révéla comment la Lumière vainquit les Ténèbres par leur mélange et comment ce monde fut établi […] Il m’éclaira sur le mystère de la formation d’Adam, le premier homme. Il m’instruisit du mystère de l’Arbre de la connaissance dont Adam mangea, par lequel ses yeux purent voir ; le mystère des Apôtres qui furent envoyés dans le monde pour établir  les Eglises […] Ainsi me fut révélé, par le Paraclet, tout ce qui a été et tout ce qui sera, et tout ce que l’œil voit, et que l’oreille entend et que la pensée pense. Par lui j’appris  à connaître toute chose, je vis le Tout à travers lui, et je devins un seul corps et un seul esprit. »
Grâce à des travaux récents, la science et la mythologie ne nous apparaissent plus aussi opposées l’une à l’autre. Il apparaît que des découvertes scientifiques corroborent certains mythes, malgré que le temps ait sans doute élagué ces histoires d’un passé immémorial. Pour Mani, l’apparition du cosmos et son organisation à partir du chaos sont la conséquence du mélange entre deux principes qui, à l’origine, étaient séparés : l’Esprit et la Matière, la Lumière et les Ténèbres. Ordre, désordre et organisation sont inséparables dans la vision manichéenne, notre univers physique étant à la fois mécaniquement parfait, déterminé, justifié, rationnel ; et incohérent, dément, irrationnel, porteur de destruction et de mort. De l’acceptation et de la résolution de cette contradiction logique dépend notre destinée ; l’homme doit  choisir entre la vie et la mort ; entre la vie de l’Esprit et la mort de la matière, et la conscience qui en découle.
Selon Mani, le monde est le produit d’un accident, d’une chute. Par cette vision, il s’oppose aux doctrines religieuses et théologiques traditionnelles, qui voient la création comme un produit parfait du créateur, et de ce fait n’expliquent pas l’origine du mal. Les théories évolutionnistes sont également surtout monistes. Elles se basent sur la science (darwinisme ou néo-darwinisme), sur la philosophie et la politique, sur la mystique et la prophétie. Ici, la création et son développement sont l’évolution de l’Un,  du néant vers l’Esprit  qui, un jour, transformera le Mal en Bien.
Chez Mani il ne peut pas y avoir transformation ou changement, mais uniquement retour à la situation originelle où les deux principes étaient séparés. Dans ce sens, il n’est pas question ici d’un retour à l’Unité, perçu comme la fusion des deux principes antagonistes, tel que cela apparaît dans la plupart des enseignements religieux et mystiques. Lorsque chaque entité sera retournée à l’origine, ces principes antagonistes, s’étant acquis de leur tâche, seront neutralisés.
L’Eglise officielle et certains mystiques chrétiens condamnaient la vision que Mani avait du monde et la trouvaient scandaleuse. Maintenant que beaucoup de textes perdus ont été découverts et approfondis, on peut dire que Mani était très en avance sur son temps, que sa pensée et sa vie furent purement gnostiques et qu’il s’est constamment appliqué à montrer que l’aventure intérieure spirituelle n’est pas compatible avec une simple philosophie.
Un enseignement qui place le salut de l’homme ou du monde dans un futur proche ou lointain et non dans le présent est « messianique ». Le salut dépend ici du retour d’un sauveur. A l’inverse, l’enseignement gnostique place le salut de l’homme et de l’humanité dans le présent. Le gnostique sait qu’il doit se libérer des influences du monde avant de commencer le chemin de la transfiguration. « Pour améliorer le monde, commencez par vous-même », dit un vieux dicton. Les adeptes du messianisme veulent au contraire d’abord améliorer le monde et espèrent que le grand changement suivra, et pour atteindre cette fin, ils justifient tous les moyens.
L’histoire de l’humanité montre que ces deux tendances opposées sont toujours présentes à chaque époque, particulièrement dans les périodes de grands changements cosmiques et intercosmiques, comme c’est le cas aujourd’hui avec le début de l’ère du Verseau qui balaie toutes les valeurs anciennes. L’humanité entière est touchée par ces deux courants. D’un côté  l’appel  dit : « Ne remettez pas à plus tard ! Hora est ! » et de l’autre : « Attendez ! » Ces deux impulsions parviennent de l’homme et y trouvent un écho. L’humanité est touchée, et chacun doit choisir : ou remettre à plus tard, ou commencer dès à présent. Prendre encore un détour, ou choisir le chemin qui mène droit au but.
La Pistis Sophia nous rappelle que la Gnose s’exprime toujours en deux courants de force, l’un  descendant, prophétique, appelé Pistis  (foi ou intelligence) et l’autre ascendant, initiatique,  Sophia (Sagesse). Les manichéens parlent ici des courants de l’Appel et de la Réponse et les gnostiques musulmans chiites des cycles de la Prophétie et de l’Imâmat.
Aux concepts gnostiques de la Pistis et de la Sophia, l’homme moderne oppose l’évolutionisme messianique. A l’inverse, les fondateurs de l’Ecole Spirituelle de la Rose-Croix d’Or fondent leur doctrine sur les très vieilles révélations gnostiques parce que le point crucial en est l’activité personnelle de l’être. Cette franc-maçonnerie personnelle est en effet fondamentale pour atteindre la source originelle à l’intérieur de soi.
Alors que l’humanité se trouve actuellement devant un développement radicalement nouveau, le moment de la séparation définitive entre les deux courants, gnostique et messianique, est venu, tout comme au début de l’ère des Poissons. Ces deux courants existent en chacun de nous, mais ne se sont jamais entendus car leurs objectifs sont opposés, ce qui fait que chacun est placé devant un choix : soit se conformer au plan originelle de la vie, soit en dévier. Ces deux courants traduisent deux conceptions antinomiques du monde, de l’homme, du temps, et en particulier entre Esprit et Matière. L’un plaide pour l’évolution biologique, ou matérialisme spirituel, parce qu’il situe le centre du développement dans la personnalité humaine. L’autre rejoint la vision dualiste de Mani.
Ce qui les distingue pourrait s’exprimer par cette question éternelle: faut-il séparer l’Esprit de la Matière, ou unir l’Esprit à la Matière?
Les développements les plus récents de la science, avec l’apparition de la physique relativiste et quantique, de la notion de complexité, et de la récente théorie du chaos, confirme la vision paradoxale de notre univers soumis à des dynamiques contraires telle que l’envisageait Mani, et montre que les notions d’ordre, de désordre et d’organisation sont inséparables. Les notions de hasard et de désordre ne sont apparues qu’avec le développement des théories sur le transfert de l’énergie entre molécules, atomes et particules ; ensuite avec le principe d’Heisenberg qui énonce l’impossibilité de déterminer à la fois la vitesse et la position d’une particule et enfin avec la théorie du Big-Bang.
A première vue, ces deux visions du monde ne sont pas tellement éloignées l’une de l’autre. Ses propres découvertes obligent la science moderne à réfléchir aux similitudes, aux concurrences et aux antagonismes à propos des notions d’ordre et de désordre ou chaos. Pour Mani  l’issue était évidente, car il puisait à une autre source. Mais similitude ne signifie pas identité. Science et spiritualité (à ne pas confondre spiritualité et mystique) apparaissent bien comme deux lectures de l’univers convergentes, mais leur essence et leurs méthodes demeurent irrémédiablement étrangères et irréductibles  comme le montrent de manière exemplaire les entretiens très « manichéens » de Krishnamurti et  du physicien D. Bohm rapportés dans Le temps aboli.
L’extrait suivant de L’Aurore naissante de Jacob Boehme l’explique également : Certes, cher lecteur, je comprends bien la pensée des astrologues (astronomes). J’ai d’ailleurs lu quelques lignes de leurs écrits, et je sais assez bien comment ils décrivent les orbites du soleil et des étoiles ; je n’ai d’ailleurs aucun mépris pour leurs théories, et je pense que pour la plupart elles sont bonnes et justifiées. Que de mon côté j’écrive différemment sur de nombreuses choses, cela n’est pas dû à une volonté délibérée ni à une attitude de doute à l’égard de ce qu’ils affirment […] car pour ma part, je n’ai pas acquis ma science par l’étude […] Mais comme je vois les portes de Dieu dans mon esprit et que je ressens aussi l’impulsion nécessaire pour cela, j’écrirai ce qui est juste à mes yeux et je ne reconnaîtrai là-dessus l’autorité d’aucun homme.
L’enseignement de Mani, comme celui de Jacob Boehme qui peut lui être comparé, était en vérité une révélation. Or ce qui est révélé ne peut pas être trouvé par la pensée rationnelle même géniale, parce que la révélation est à comprendre ici comme une vision subite et intérieure, inaccessible à la raison humaine. En termes modernes nous parlons ici de « vision pénétrante » comme en ont eue par exemple des érudits du passé de façon partielle, ou beaucoup de grands spirituels en tant que totalité. 
Hier comme aujourd’hui cette révélation est reçue au moment où l’âme libérée se relie à l’Esprit divin. A un tel moment, il y a « illumination intérieure ». Les manichéens et les gnostiques chrétiens appelaient cette effusion de l’Esprit dans l’âme : Christ ou le Paraclet. Tant que cette expérience intérieure n’est pas vécue, le scientifique ou le chercheur spirituel a du mal à pénétrer le véritable contenu des textes de Mani et de Jacob Boehme. Il est clair que dans cette quête du sens vrai du message de Mani, la pensée spéculative ou l’approche symbolique ne suffisent pas. « Dieu nous l’a révélé par son Esprit ; car  l’Esprit sonde tout, même les profondeurs de Dieu » (Paul 1 Corinthiens, 2, 10). Et Mani écrit : « L’homme ne doit pas croire s’il n’a pas vu de ses propres yeux. »

 

François FAVRE

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