28.02.2006

Mani, un messager qui bouleversa le monde

« Je suis issu du pays de Babel, pour faire retentir un cri à travers le monde. » C’est ainsi qu’un écrivain libanais, Amin Maalouf,  rapporte  l’appel et le message de Mani dans Les Jardins de Lumière*. Ce cri, Mani l’a fait retentir pendant presque soixante ans au cours d’une longue pérégrination à travers de nombreuses contrées ; et c’est à partir des domaines de la Lumière qu’il lança son appel et apporta son message à l’humanité entière.
Nous consacrons ce Pentagramme à cet homme si particulier et à son enseignement. Ce fut l’un de ces envoyés du Royaume de la Lumière, comme il y en eut beaucoup et comme il en viendra encore beaucoup tant que les hommes continueront à tourner en rond dans le monde des forces contraires, totalement aveugles au règne de la Lumière. Malgré tous les efforts faits pour rayer de l’histoire avec une extrême minutie l’appel et l’enseignement de Mani et jusqu’à son existence, un intérêt renouvelé apparaît de nos jours pour sa personne et sa doctrine. Ce n’est guère étonnant car le temps est venu où la Vérité universelle peut resurgir des ténèbres de l’imposture et de l’erreur afin de parler au cœur de beaucoup.
Grâce aux recherches des spécialistes des  religions, Mani fait l’objet de nombreux écrits à notre époque. Ces dernières années la découverte de textes manichéens originaux  jette une lumière directe sur lui, sa Fraternité, son Eglise et son enseignement. Récemment l’on ne possédait encore que des écrits de ses adversaires et des commentaires impitoyables qui coulèrent  continuellement de leur plume pendant les mille deux cents années que dura l’Eglise manichéenne.
Mani fut l’un des grand messagers de la Lumière, de la Gnose, et il a sa place auprès de Jésus, de Bouddha, de Zoroastre et d’Hermès Trismégiste, avec cette différence, cependant, qu’il rédigea un grand nombre d’écrits, dont quelques-uns seulement ont survécu à la fureur destructrice de ses adversaires. Ces textes témoignent à l’évidence que son enseignement était fondé sur la pensée gnostique de l’origine.
Quelques spécialistes l’appellent « le dernier grand gnostique de cette ère », car il enracine vraiment ses élèves dans la Gnose, il parle clairement des deux ordres de natures : le règne de la Lumière, où le microcosme a encore part à l’Esprit et au champ spirituel de la nature divine ; et le règne des Ténèbres, où une partie de l’humanité originelle est retenue prisonnière, c’est-à-dire où elle a chuté,  sombré.  Mani parle aussi de l’étincelle de Lumière reliée à la matière,  à l’être mortel vivant dans  le monde matériel, et qui en est prisonnière. Il parle donc des deux principes : Dieu et la matière, ou la Lumière et les Ténèbres, la Vérité et le mensonge. L’appel de Mani est clair et pénétrant : l’étincelle de Lumière doit retourner dans le règne de la Lumière qu’elle a un jour quitté et l’homme terrestre doit se consacrer à cette tâche, en sorte que l’Homme originel rené retourne dans le Royaume de la Lumière.
Naturellement on a reproché à Mani son enseignement dualiste. Mais sa doctrine des deux principes concerne une dualité différente de celle généralement admise  et qui a une signification profonde. Nous tentons d’en donner une image. Le monde des forces contraires, la nature dialectique,  s’est séparé un jour de la nature divine. Mais, bien qu’elle ne fasse plus partie de la Source originelle, elle ne peut exister sans elle ; elle est devenue, pourrait-on dire, une ombre du monde originelle de la Lumière, le monde de l’Esprit. De même l’homme dialectique est une ombre, une apparence, de l’Homme-Esprit de l’origine.
Comme tous les envoyés, Mani fut conscient dès sa jeunesse de sa mission particulière. A douze ans, elle lui fut confirmée par une révélation intérieure profonde, qui lui montra consciemment sa tâche, à la suite de quoi il étudia toutes les religions et philosophies. A vingt quatre ans, suivit une deuxième révélation par l’intermédiaire de l’« Autre » en lui, qu’il appelle son jumeau ou compagnon. C’est l’Ame-Esprit, dans son microcosme, qui  fut son guide au cours de son long voyage. L’Ame-Esprit et L’Esprit Saint s’étaient unis en lui. A partir de ce moment il fut conscient d’être un Apôtre de la Lumière, un envoyé. Le mot « apostolos » en grec veut dire envoyé ou messager. L’Apôtre de la Lumière est appelé pour transmettre aux hommes le message de Dieu, du Royaume de la Lumière, de l’Esprit.
Mani, qui avait étudié toutes les religions précédentes ainsi que celles de son temps, trouva que la Vérité n’y était présente qu’en partie. Pour lui,  même les Evangiles chrétiens ne sont pas authentiques : les mauvaises herbes y pullulent. Il rejette aussi l’Ancien Testament parce que, dit-il, il est mêlé de façon erronée et trompeuse au pur christianisme originel et au message de Jésus. Il avait la mission de remettre en lumière ce qui restait de la Vérité universelle dans les grandes religions, d’en arracher les mauvaise herbes ; et il pensait qu’une période commençait où devait retentir l’Appel d’une nouvelle manière, exempte de toute déviation.
L’appel, l’enseignement de Mani ainsi que sa personne ébranlèrent  le  monde.
C’était le fils de parents issus d’une famille princière. Un fils de roi. Mais il se signale surtout comme un porteur de Lumière rassemblant en lui toutes les facultés, humaines comme divines. Envoyé de la Lumière, grand maître de la Gnose, en même temps chirurgien, médecin sous beaucoup d’aspects, artiste, peintre, écrivain de talent, bref ce fut un homme aux dons incroyablement divers, qui eut de nombreux amis et disciples, mais par ailleurs se heurta à une hostilité impitoyable. Car son appel et son enseignement  remettaient en cause les doctrines aberrantes de son temps. Ceux qui voulaient rétablir et conserver les anciennes religions, devenues caduques, pour garder leur emprise sur les hommes se retournèrent contre lui. Avec force - c’était un orateur de talent doué d’un grand charisme - il proclamait qu’on ne faisait qu’entrevoir la Vérité de façon altérée et incomplète dans les religions existantes, qu’elle avait perdu sa pureté et qu’une demi-vérité n’est finalement qu’un mensonge. C’est pourquoi il fallait maintenant relier l’humanité à la pure et entière Vérité.
Son enseignement, dit-on, est un rassemblement d’éléments pris dans d’autres doctrines. On ne saurait mieux dire: il recueillit  les bribes de Vérité existantes pour les mettre pleinement en lumière. On lui reproche aussi d’avoir fondé son enseignement  sur des révélations intérieures personnelles. Mais n’est-ce pas toujours le cas, aujourd’hui comme hier, de tous les envoyés et messagers ? N’est-il pas écrit que tout ce qu’enseignait Jésus lui venait de son Père ? Et Hermès Trismégiste n’a-t-il pas vu la Vérité universelle dans une vision ?
Mani commençait ses lettres aux communautés par la formule  « Mani, Apôtre de Jésus-Christ ».  Il l’avait choisie parce qu’il se considérait lui-même comme un authentique apôtre de Christ et surtout de l’Esprit Saint, dont Jésus avait dit : « Je vous enverrai le Consolateur, le Paraclet. » Mani fut le fondateur d’une religion mondiale répandue et suivie de l’océan Atlantique à l’océan Pacifique pendant plus de mille ans, de l’Espagne à la Chine y compris l’Egypte et presque tout le Monde arabe. 
Encore récemment, presque rien  n’avait été découvert de ce puissant développement, en raison surtout des efforts sans cesse déployés pour faire oublier le message de la Lumière, le faire disparaître et le détruire. Dans l’épilogue des Jardins de Lumière,  Amin Maalouf résume ce drame de façon saisissante : De ses livres, objets d’art et de ferveur, de sa foi généreuse, de sa quête passionnée, de son message d’harmonie entre les hommes, la nature et la divinité, il ne reste plus rien. De sa religion de beauté, de sa subtile religion du clair-obscur, nous n’avons gardé que ces mots, « manichéen », « manichéisme », devenus dans nos bouches des insultes. Car tous les inquisiteurs de Rome et de la Perse se sont ligués pour défigurer Mani, pour l’éteindre. En quoi était-il si dangereux qu’il ait fallu le pourchasser ainsi jusque dans notre mémoire ? « Je suis venu du pays de Babel, disait-il, pour faire retentir un cri à travers le monde. » Pendant mille ans, son cri fut entendu. En Egypte, on l’appelait « l’apôtre de Jésus » ; en Chine, on le surnommait le « Bouddha de Lumière » ; son espoir fleurissait au bord des trois océans. Mais bientôt ce fut la haine, ce fut l’acharnement. Les princes de ce monde le maudirent, pour eux il devint « le démon menteur », « le récipient gorgé de Mal » et, dans leur humour rageur, « le maniaque » ; sa voix, « un perfide enchantement » ; son message, l’ignoble superstition », « la pestilentielle hérésie ». Puis les bûchers firent leur œuvre, consumant dans un même feu ténébreux ses écrits, ses icônes, les plus parfaits de ses disciples, et ces femmes altières qui refusaient de cracher sur son nom. »
Cher lecteur, nous sommes à la veille de l’an 2000. Au cours de ces derniers deux mille ans beaucoup de messagers ainsi que leurs disciples ont été exterminés. Mais aucune religion n’a été persécutée aussi impitoyablement et cruellement que celle de Mani. Innombrables furent les martyrs. Il n’y a qu’à se plonger dans l’histoire de la Gnose. La plupart du temps il n’en reste, malheureusement, que  mensonge et oubli millénaires.
Nous voulons mettre Mani en pleine lumière, la Lumière de la Gnose, car le temps est venu où beaucoup cherchent la Lumière dans leur âme, cherchent le chemin du retour dans le Royaume de la Lumière, ce qui finira par faire sombrer le Royaume des Ténèbres dans l’abîme.

Le « cri » unique et puissant retentira toujours !

 

La Rédaction

 

*  Amin Maalouf, Les Jardins de Lumière, p.337, JC Lattès, 1991.

(Source : revue Pentagramme, n°5, octobre 1999)