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28.02.2006

Destins du manichéisme

Avec la mort de Mani commence l’une des périodes les plus sombres de l’histoire de la Perse, qui vit l’institution du zoroastrisme comme religion d’Etat, la confusion entre pouvoir religieux et pouvoir temporel et l’avènement d’un ordre totalitaire fondé sur l’intolérance et la violence. C’est la fin d’un monde où la cohabitation des croyances était possible, la religion de Zoroastre ayant, dès son origine, toujours toléré sur son sol tant les cultes assyro-babylonien, chaldéen, juif, égyptien, indien, que la religion grecque.
Cette époque tragique montre ce qui sépare radicalement un système fermé, rigide et sectaire d’une doctrine englobant toutes les croyances, tolérante et totalement non-violente comme celle de Mani. Sa religion de la Lumière offrait à ses adeptes d’autant plus de liberté et d’espace intérieurs qu’elle s’écartait résolument de toute lutte pour le pouvoir religieux, politique ou économique. Une lutte toujours actuelle quand un groupe atteint les limites de ses possibilités spirituelles. A ce sujet le cours de l’histoire humaine doit être envisagé non comme linéaire mais comme cyclique. Un peuple survient, brille et disparaît. L’homme naît, vit et meurt. Un système est élaboré, apparaît, se développe puis est détruit, comme on l’a vu clairement il y a dix ans avec la démolition du mur de Berlin, symbole d’une certaine  idéologie.
Cette lutte a lieu en chacun de nous. Et quand à notre époque l’humanité entière se trouve placée devant la nécessité de son développement spirituel, la lutte s’aggrave sur tous les fronts. Les chrétiens attendent le retour de Christ, les juifs l’arrivée du Messie, les bouddhistes celle de Maitreya et les hindous celle de Krishna, espoir d’un sauveur caressé et cultivé par toutes les traditions religieuses du monde. Les musulmans sunnites attendent Jésus ou le Mahdi, les chiites, Qa’im al qiyamat, l’Imam de la Résurrection. Chaque religion ou courant religieux entretient une image idéale à laquelle les adeptes espèrent s’identifier un jour. 
Maintenant que l’humanité entière se trouve prise dans la lutte entre la Lumière et les Ténèbres,  une question se pose : comment échapper à un nouveau type de totalitarisme religieux et mystique ? Existe-t-il  une alternative ? Oui, si l’on choisit pour base ce qui a été déposé par le Créateur en chaque cœur humain : la Gnose vivante, qui éclaire non seulement le mental mais conduit l’homme sur la voie de sa transfiguration en un être qui a renoncé à toute lutte pour le pouvoir.
Il faut étudier ce sujet profondément. Comme Mani et ses disciples l’ont fait. Car une juste compréhension et une orientation correcte sur la ligne directrice qu’elle  implique peut rompre le tragique cercle vicieux que suit l’histoire de l’humanité, et prévenir ainsi énormément de souffrances. 
Le « sacrifice de Mani », immense « événement dans le ciel » selon la terminologie des gnostiques chiites, ne devait pas rester vain. C’est au cours du quatrième siècle que le manichéisme devait connaître sa plus forte expansion, se répandant en  Egypte, Tunisie, Algérie et jusqu’en Hongrie. Vers l’Orient, dans la péninsule arabique, dans le Turkestan oriental et jusqu’aux frontières de la Chine et le long de la fabuleuse « Route de la soie », laquelle existe toujours, et qui était une puissante voie de circulation des pensées et des idées. Mani disait : « Que la religion de la Lumière circule comme une marchandise de paix et de tranquillité ! » A l’image de leur maître, les missionnaires manichéens eurent à coeur de répandre la « religion de la Lumière » absolument sans lutte. Leurs paroles et leurs actes touchaient les populations et partout où les autorités leur étaient favorables ils établirent des communautés.
C’est ainsi qu’au VIII° siècle des manichéens parvinrent dans le pays des Ouïghours, une peuplade turque qui domina la Mongolie de 744 à 840. Les ouïghours se convertirent à la « Religion de la Lumière » et le manichéisme devint donc pendant quatre-vingt ans la religion de leur état.
Le manichéisme - comme d’autres mouvements gnostiques tels que ceux des bogomiles et des cathares - va avoir une influence remarquable sur la culture de  l’époque en donnant forme à une authentique « civilisation gnostique » qui porta au plus haut les valeurs sociales, morales et spirituelles que l’on retrouve originellement aussi bien dans le bouddhisme que le christianisme ou le zoroastrisme.
Mais vers 840, cent mille cavaliers kirghizes s’abattent sur la capitale de l’Etat ouïghour. Les manichéens s’enfuient vers le sud et rejoignent la Route de la soie, en particulier la ville de Tourfan. Au début de notre siècle diverses missions scientifiques russes et allemandes y retrouvèrent notamment les vestiges archéologiques d’un monastère manichéen ainsi que de splendides fresques et des manuscrits. Sous l’impulsion des communautés manichéennes regroupées autour de monastères et de temples se reconstitua une civilisation noble et raffinée qui, après les invasions arabes, s’intègrera à la culture de l’Islam et dont nous trouvons encore des traces aujourd’hui, notamment dans l’architecture, l’écriture, la peinture, la musique, la médecine et les contes.
C’est aussi aux missionnaires manichéens que l’on doit la légende du Bouddha qui fut connue en Occident à partir du XIII°siècle sous le nom du Roman de Josaphat et Barlaam, et probablement le mythe du Graal. Si l’on se souvient que le nom de mani signifie « vase » ou « pierre », ces deux sens nous relient directement au symbole du Graal.
La légende du Graal, par l’intermédiaire du Parsiwalnameh d’origine persane, parvient en Europe dans les cours princières au début du XIII° siècle sous forme du Parsifal  de Wolfram von Eschenbach.  G. de Sède dans Le secret des Cathares écrit, parlant de Mani, que « ses adversaires rattachaient […] son nom au mot grec « mania » qui signifie « folie » et faisaient de lui un « Parsi fol » (un perse fou).
Ce jeu de mot n’est pas innocent et rappelle que les adeptes de Zoroastre, le fondateur de la religion de la Perse antique, s’appelaient les « parsis » c’est-à-dire les Purs, comme les cathares, et donnèrent son nom à la Perse.
Dans le récit du Graal, Perceval ou Perlesvaux, Parzival ou Parsifal, est surnommé le « Fou Parfait » en raison de la pureté de ses intentions et de son désir, qui le pousse, tout au long de sa vie, à la recherche de l’Absolu représenté par le Graal.
Les travaux du professeur autrichien F. von Sutschek ont établi la possibilité d’une origine indo-iranienne du mythe du Graal dont la trace est, selon lui, évidente dans Parsifal. La légende fut transmise à W. von Eschenbach par un poète « provençal » du nom de Kyot, qui lui-même l’aurait découverte à Tolède dans un manuscrit arabe inconnu, dont l’auteur était un «  païen » expert en sciences de la nature, Flégétanis. En outre il existe un récit persan d’origine manichéenne découvert en 1931 et intitulé Parsiwalnameh dont le thème central est Le chant de la Perle et quelques autres légendes qui ont servi de base à la légende de Parsifal. Les ressemblances entre ces récits et les versions occidentales de Parsifal sont étonnantes.
Les noms des personnages dans Parsiwalnameh et dans Parsifal de W. von Eschenbach se ressemblent étonnamment : Gajmurat, Gaschmuret, Trefrezand, Trevizent, Na Fartus, Amfortas, Clinschor, Klinsor,  Arta Churus, Artus. Ce manuscrit, malheureusement introuvable, confirmerait l’influence que l’Iran pré-islamique et islamique a exercé sur le christianisme occidental à travers ces écrits symboliques qui véhiculaient l’idéal de la « chevalerie spirituelle », ceci par l’intermédiaire du zoroastrisme, du manichéisme, de l’ismaëlisme ou les mouvements soufis de l’Espagne andalouse. Certaines traditions situaient le château du Graal en Iran, à la forteresse d’Alamut, siège de la Fraternité ismaélienne, qui succomba douze ans après Montségur dans les mêmes conditions. L’islamologue H. Corbin rappelle que la « Chevalerie spirituelle » constitue avec le cycle de la Prophétie et de l’Imâmat, équivalents de « l’Appel et la Réponse » de Mani ou de la Pistis Sophia de Valentin, un troisième courant qui permet de transformer la Révélation coranique en une réalité vécue.
Sept cents ans plus tard c’est au cœur de l’ancienne Perse désormais islamisée que le sacrifice de Mani resurgit à travers les figures de Al-Hallâdj (858 env.-922) mis à mort comme Mani pour avoir dit « Moi, je suis la Vérité », de Sohravardi (1115-1191), le fondateur de la « Philosophie de la Lumière », pour avoir clamé ouvertement que « Dieu pouvait susciter des prophètes après Mahomet », ou encore Ibn Arabi (1165-1240) », « le plus grand des maîtres », «le disciple de Jésus »,  qui affirma à la suite d’une vision « Je sus alors que ma parole atteindrait les deux horizons, celui d’Occident et celui d’Orient » et qui écrivait « O merveille, un jardin parmi les flammes[…] Mon cœur est devenu capable de toutes les formes ; une prairie pour les gazelles, un couvent pour les moines, un temple pour les idoles, une Ka’aba pour le pèlerin, les Tables de la Tora, le Livre du Coran. Je professe la religion de l’Amour, et quelque direction que prenne sa monture, l’Amour est ma Religion et ma Foi. »
De l’œuvre immense écrite et peinte de Mani, des temples manichéens, de la civilisation manichéenne, il ne reste presque plus rien, le manichéisme détenant le titre peu enviable de « religion la plus persécutée de toute l’histoire ». Serge Hutin écrit : « Avec de rares intervalles de tolérance ou de faveur, les manichéens ont été victimes d’une répression féroce, de massacres méthodiques par le fer et par le feu. »
Jusqu’au XXI° siècle, la connaissance et l’étude du manichéisme n’ont reposé que sur des témoignages indirectes, dus généralement à des adversaires comme Augustin, dont l’œuvre devait jeter les bases idéologiques de l’Inquisition, laquelle, à partir de 1231, persécuta systématiquement « l’abominable et sacrilège hérésie ».
Que les chrétiens aient réussi à effacer ainsi toutes traces du manichéisme pacifique et non violent apparaît du fait que, par exemple en Hongrie, aucun témoignage n’a été trouvé prouvant que le manichéisme y joua un rôle prépondérant.
Bien que les manichéens n’aient pas de lien visible avec les bogomiles et les cathares, on considère pourtant ces derniers comme leurs successeurs. Il suffisait de prononcer le mot « manichéen » pour mettre sa vie en jeu. « Etre confondu avec la secte maudite, voilà bien le pire sort qui pouvait menacer un groupe schismatique ou hérétique », écrit Decret. Il fallut attendre la découverte  du site d’une communauté manichéenne dans le Turkestan chinois et de manuscrits originaux en Egypte (en 1930), en particulier les Psaumes, les Kephalaïa, les Homélies, les Lettres de Mani (aujourd’hui détruites) pour que soit connue et reconnue l’importance du manichéisme en tant que religion universelle et que l’héritage gnostique du passé suscite l’intérêt.
Les traductions des textes gnostiques découverts à Nag-Hammadi (1945) en Egypte et des textes esséniens de Qoumran (1947) inaugurent un mouvement mondial de résurgence de la pensée gnostique qui ne rend plus possible d’ignorer l’existence et l’enseignement de Mani. Que les traductions de ces manuscrits soient longues à paraître, traduisant  ainsi une certaine réticence, est un fait maintenant reconnu. L’on sait moins que Jan van Rijckenborgh et Catharose de Petri n’ont pas hésité à fonder leur enseignement gnostique sur la pensée de Mani dès avant la Deuxième Guerre mondiale, en particulier  dans l’hebdomadaire de l’époque, La Lumière de la Rose-Croix, publication de la Fraternité de la Rose-Croix, Ordre des Manichéens. C’est ainsi que se préparait une renaissance mondiale du gnosticisme.   
Actuellement le concept « gnose » n’est plus ni mystérieux ni insolite. La propagation de l’enseignement de Mani et le renouvellement des idées qui en découlent ont amené un grand nombre à la pratique de la non-violence dans un monde de luttes incessantes. L’image remarquable et saisissante de l’âme captive de la matière parle toujours plus aux chercheurs. C’est le drame de l’homme  qui lutte pour se libérer de l’obscurité, afin de trouver l’accès du monde de la Lumière, ou, comme l’exprime un hymne manichéen : « Un vent du Nord qui souffle sur nous, tel est Mani. Levons l’ancre avec lui et faisons le voyage vers le pays de la Lumière. »

 

François FAVRE

12:50 Publié dans 02. Gnose manichéenne | Lien permanent | Envoyer cette note